CONCLUSION



     Au premier chapitre, nous avons insisté sur un enjeu important pour l'avenir d'Internet, celui de l'appropriation du pouvoir. Ce pouvoir est présentement disputé entre 1) les industriels et leurs intérêts commerciaux, 2) le gouvernement et son intérêt à contrôler les contenus et 3) les internautes qui défendent la libre expression sur Internet. Notre problématique de recherche était donc de percevoir à travers le discours des internautes leur degré de conscience face à ces enjeux et débats. En second lieu, l'objectif principal de ce mémoire visait à anticiper les changements identitaires et culturels qu'Internet provoquera au sein de la société québécoise. Nous avons conclu, au cinquième chapitre, qu'il y aura, en effet, des changements notables perceptibles au cours des prochaines années. Il ne restera plus qu'à réfléchir sur la forme qu'ils prendront et imaginer des scénarios qui nous permettront de faire d'Internet un outil du progrès social.


     Au quatrième chapitre, nous avons observé le processus du changement identitaire au sein du monde occidental et au Québec. L'identité collective serait à la baisse et l'identité individuelle en hausse, ce qui peut déboucher sur une autre forme d'identité collective inspirée par le néo-tribalisme, basé sur une socialité empathique. Subséquemment, en analysant les discours des internautes québécois, nous avons identifié de nouvelles formes de socialité pouvant générer un nouvel équilibre entre le moi intime et le moi social chez l'individu. En juxtaposant les transformations sociales et individuelles, qui se sont manifestées au cours des trente dernières années, la logique évolutive de la transformation identitaire dans notre société ressurgit avec force.


     Les changements sociaux au Québec renvoient au rejet d'une identité sociale normalisante construite autour d'un noyau central, soit la religion et le gouvernement. Ce rejet a permis à l'individu, moderne, d'éclore et d'exprimer sa spécificité propre, allant jusqu'à un narcissisme postmoderne, révélateur du moi intime. De ce fait, l'individu s'est créé de nouvelles attentes personnelles : des réalisations hors de la sphère sociale. L'identité normative était le reflet de la domination du moi social au détriment du moi intime. L'individualisme est, pour sa part, le reflet d'un désir d'expression personnelle, d'une revalorisation du moi intime. Nous serions donc passés d'une extrémité à l'autre tout en valorisant l'État québécois. Aujourd'hui, les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication permettent à l'individu d'exprimer sa spécificité d'une autre façon, notamment à travers une coalition d'individus concentrés autour d'intérêts communs.


     La substitution du social rationalisé par une socialité empathique, tel qu'expliqué par Maffesoli, perceptible à travers l'avènement du néo-tribalisme dans le cyberespace, peut être la source d'un rééquilibrage du moi intime et du moi social comme de l'identité individuelle et collective. Au niveau individuel, les propos des internautes confirment que la socialité empathique est à la base de leurs relations sur Internet et que le néo-tribalisme, construit autour d'intérêts communs, représente le noyau de cette nouvelle forme de socialité. Au niveau collectif (dans le réel), cependant, l'effet est moins présent, mis à part le partage des connaissances, acquises sur Internet, vers les parents et amis proches. Il y a donc, sur Internet, une coalition d'individus dispersés dans une multitude de nouvelles tribus sociales mais, encore aucune coalition de ces tribus autour d'un projet commun qui pourrait influer sur le monde réel. Par ailleurs, l'analyse des réponses sur la conscience des internautes face aux enjeux sociaux montre que ces derniers semblent prêts à faire un pas en avant puisqu'ils ont une vision positive des potentialités sociales d'Internet et dénoncent le lent développement de l'inforoute du Québec comme ses contenus peu éducatifs.


     Nous avons évoqué, au troisième chapitre, la nécessité de créer des regroupements d'internautes afin de participer au développement d'Internet en ayant des visées de progrès social. Nous avons vu que l'appropriation du réseau est disputée entre trois instances : les gouvernements, les industriels et le peuple. Chacun a sa méthode, chacun ses objectifs. L'analyse des questionnaires nous a révélé que les internautes manifestent peu d'intérêt pour la majorité des enjeux sociaux d'Internet. Cependant, des regroupements d'internautes engagés, provenant des quatre coins du monde, ont propagé des sites en faveur de la défense de la libre expression en ayant pour objectif d'éduquer la population d'internautes face à la menace de la censure. Sans pouvoir évaluer leur influence directe, nous croyons que le fait que plus de 60% des internautes soient contre toute forme de censure sur Internet n'est pas étranger à ce travail de sensibilisation. Ces initiatives suggèrent que la population mondiale travaille maintenant à défendre ses intérêts. Malgré son entrée tardive dans la lutte à l'appropriation du pouvoir, la population mondiale d'internautes est maintenant dans la course. Elle poursuit maintenant sur cette lancée et travaille au développement de moyens efficaces de conscientisation sociale. Sa force résiderait dans le néo-tribalisme, mais aussi dans l'exploitation du réseau Internet, et de son caractère interactif, en tant que diffuseur d'information. L'information devra être créée principalement par les internautes puisque les médias traditionnels ne semblent pas avoir les mêmes visées sociales. Ce lieu de conscientisation sociale pourrait prendre la forme de la TAZ.


     La TAZ d'Akim Bey est fondamentalement un lieu de contestation sociale, une façon de résister au pouvoir, voire de le faire tomber. Mais, nous n'en sommes pas encore là. Pour l'instant, nous pouvons seulement penser que la TAZ devrait servir de lieu de discussion, un peu à l'image des "groupes de nouvelles", mais mieux organisée et moins éparpillée aux quatre vents. La TAZ aurait ainsi comme mission implicite de faire participer les internautes à la réalisation d'objectifs communs au travers de groupes restreints ayant des objectif mineurs qui pourraient ensuite évoluer vers des objectifs collectifs. Dès lors, la TAZ reprendrait son rôle de contestation (ou de réalisation) sociale. Dans le meilleur des cas, cela pourrait permettre la naissance de la société du savoir de Pierre Lévy.


     Le néo-tribalisme (ou la communautique) peut donc être perçu comme la reconstruction d'une socialité autour, non plus d'un noyau normalisant, mais d'une multitude de noyaux décentralisés, chacun des regroupements d'individus étant autant de cellules permettant la formation des nouveaux tissus sociaux. Le néo-tribalisme, actuellement perceptible dans le cyberespace, devrait ultérieurement s'étendre au monde réel. Lorsque ces fruits seront réunis en grappes, une nouvelle identité collective québécoise aura vu le jour.


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