CHAPITRE V

Les Québécois face à Internet



   
 " Je me sens comme Origène avec son fanal, à la recherche de ...
Je me sens comme un itinérant qui est à la recherche de sens, à l'aurore
d'un nouveau millénaire qui puisse être différent de celui qui agonise,
qui rêve de réaliser un gros party sur la terre de ses grands-parents
où 2000 personnes viendraient chanter à l'unanimité chacun 1 rêve
qui serait évalué par 3000 rêveurs à l'été de l'an 3000 "

                                             -Un répondant

 



     Nous allons maintenant analyser plus en profondeur la pensée des internautes québécois, afin de répondre aux trois objectifs de recherche. Je débute par la présentation de la méthodologie d'enquête, suivie de l'analyse du profil des internautes québécois. Dans cette section, j'expose les grandes lignes de l'enquête effectuée par le RISQ (Réseau Interordinateurs Scientifique Québécois) afin de déterminer le profil des internautes québécois. Par la suite j'établis les similitudes avec le profil de mes répondants. Finalement, j'expose les résultats de mon enquête, accompagnés de tableaux explicatifs. La façon de procéder sera la suivante : je ferai une analyse, à rebours, des objectifs, c'est-à-dire, que contrairement au mémoire qui s'est développé du général (évolution du discours informatique) au spécifique (les changements identitaires), je procéderai en débutant par l'analyse des objectifs du chapitre 4 au chapitre 2. Ce procédé nous amènera à observer les changements provoqués par Internet en partant de l'individu et en allant vers le collectif.


5.1 Le profil des internautes québécois



5.1.1 Les Internautes québécois selon l'enquête du RISQ[14]


     Puisque mon questionnaire a été rempli par un nombre restreint d'internautes (48), je crois bon d'exposer les résultats partiels de la troisième enquête du RISQ, afin de présenter le profil des internautes québécois. Certains de ces résultats seront par la suite mis en parallèle avec mon enquête afin d'en identifier les concordances.


L'enquête du RISQ est non probabiliste. Elle repose sur la participation volontaire des internautes québécois par le biais de leur site web. Elle a été effectuée du 1er au 30 mars 1997, au moyen de deux questionnaires électroniques. L'analyse des résultats repose sur 7 523 groupes de réponses. La méthodologie et les points saillants de cette enquête du RISQ sont disponibles à l'annexe D.


Caractéristiques générales

     Leprofil socio-démographique des répondants démontre que la population de femmes branchées ne cesse d'augmenter d'une enquête à l'autre. La proportion s'élève maintenant à 25,7%. La distribution des répondants selon l'âge est de plus en plus fidèle à la distribution de la population. Elle se chiffre à 23,4% chez les moins de 25 ans, 48,9 % entre 25 et 45 ans et de 27,7% chez les 45 ans et plus.


     La majorité des répondants vivent en couple, soit 58,7%. Les autres habitent principalement chez leurs parents ou avec des colocataires. Sept pour cent des répondants âgés de plus de 18 ans n'ont pas d'enfants.


     Le niveau de scolarité des répondants est supérieur à celui de l'ensemble de la population puisque 39,8% des répondants possèdent un diplôme universitaire. En tout, 45% des répondants entre 25 et 45 ans ont un bac, comparativement à 15% pour l'ensemble des Québécois.


     La majorité des répondants ont un emplois rémunéré (62,2%) alors que 20,9% sont aux études et 5,3% à la retraite. La majorité (50,8%) ont un revenu se situant entre $20 000 et $60 000, 32,1% ont un revenu supérieur à $60 000 et 17% inférieur à $20 000. Ces chiffres confirment que c'est la classe moyenne et les riches qui s'approprient Internet. Il existe sur Internet une proportion de travailleurs autonomes très supérieure à celle retrouvée dans l'ensemble du Québec. Même chose pour les professionnels et les travailleurs qui occupent un poste d'administration/gestion.


Utilisation d'Internet

     La moitié des répondants ont 1 an d'expérience de navigation sur Internet dont 30% moins de 6 mois.


     Plus de la moitié des répondants utilisent Internet pour un usage personnel, soit 55,6% ; 11,2% l'utilisent pour un usage professionnel. Le Web (95%), le courrier électronique (94,2%) et le "chat" IRC sont les plus connus et les plus utilisés. Donnée intéressante, ce sont les femmes qui utilisent le plus le courrier électronique. Les jeunes de moins de 25 ans sont majoritaires sur les "chat". Les forums de discussions sont fréquentés par 35,7% des répondants.


     L'utilisation du réseau à des fins de divertissement est plus marquée chez les répondants entre 13-18 ans et chez les 65 ans et plus. Les utilisateurs se connectent à 17,2% pour moins de 2 heures, 31,5% entre 2-5 heures, 24,7% entre 5-10 heures et 25,3% pour plus de 10 heures hebdomadairement. Le quart des répondants salariés utilisent Internet plus de 5 heures par semaines pour leur travail, dont, 46% d'entre eux plus de 5 heures additionnelles pour le divertissement.


     Les étudiants (15%) utilisent Internet plus de 5 heures par semaine pour leurs études et la moitié d'entre eux naviguent plus de 5 heures additionnelles pour le divertissement.


     La moitié des répondants affirment qu'Internet favorise les relations personnelles. Un total de 83% y trouvent l'expression d'une plus grande diversité culturelle et 28% croient que certains types de contenus devraient être censurés.


Utilisation du Web

     En plus du divertissement, 61% des utilisateurs se servent de web pour se tenir informés de l'actualité. Les répondants sont de plus en plus satisfaits de la qualité du contenu québécois, des contenus francophones, du nombre de sites intéressants ou de la facilité pour trouver des informations précises. Il est à noter que les outils de recherche ainsi que les sites d'information sont parmi les plus populaires. Les 30 sites web les plus fréquentés sont tous nord-américains.



5.1.2 Le profil des internautes ayant répondu à notre questionnaire


     Ce premier tableau vise à établir le profil des internautes québécois qui ont répondu au questionnaire diffusé sur Internet et à relever les similitudes avec les résultats de l'enquête du RISQ. Cette dernière offre une représentation fidèle de la population d'Internautes du Québec conséquemment à son échantillonnage exhaustif.


Tableau 1 : Caractéristiques générales des répondants


 

 



     Trois cent quinze personnes ont visité le site du questionnaire sur Internet. Quarante-huit y ont répondu, pour un pourcentage de 15.2% réparti en 33 hommes et 15 femmes. Le nombre de femmes représente 31,5% des répondants. Ce résultat est légèrement supérieur (5,8% de plus) à celui du RISQ,. Il se situe toutefois dans la moyenne du taux de branchement des femmes.


     Les répondants ont été classés en trois catégories d'âge, soit moins de 25 ans (25% des répondants) pour la jeune génération montante de l'ordinateur, 25 à 45 ans (39,6% des répondants) pour la génération adulte et 45 ans et plus (35,4% des répondants). Ces résultats sont différents de ceux du RISQ principalement au niveau des 25 a 45 ans qui sont représentés à 9,3% de moins, à l'avantage des 45 ans et plus, qui sont de 7,7% supérieurs en nombre. Ces résultats dénotent un déséquilibre par rapport à la distribution de la population au Québec.


     Tous les questionnaires ont été remplis par des résidents du Québec qui, en majorité (52%), sont de Montréal, les autres de Québec (25%) ou des régions (23%). La répartition géographique des répondants est nettement contraire à la réalité du Québec alors que 24 % proviennent de Montréal, 18,2% de Québec et 58,4% des régions selon l'enquête du RISQ qui est plus conforme à cette réalité. Nous avons donc, un déséquilibre évident entre les répondants de Montréal et des régions.


     La moitié des répondants (24) navigue depuis un an ou moins ; chez les autres, 20 depuis plus d'un an et seulement 4 depuis plus de trois ans. À ce chapitre, nos répondants présentent des caractéristiques similaires à celles du RISQ . Notons que c'est dans les groupes des 25 à 45 ans et 45 ans et plus qu'il y a le plus d'expérience de navigation.


Conclusion


     Considérant le modeste échantillonnage de cette enquête, il était prévisible qu'il y ait des disparités entre nos résultats et ceux du RISQ. Cependant, outre les discordances au niveau de la répartition démographique et de la répartition des répondants selon les groupes d'âges, la similitude des deux enquêtes au niveau de l'expérience de navigation sur Internet est plus qu'intéressante. L'expérience ou l'inexpérience des répondants est un facteur majeur à considérer pour l'analyse de nos résultats d'enquête. De ce fait, la similarité de nos résultats respectifs nous permet de présenter une première analyse qualitative concernant la pensée des internautes face aux enjeux sociaux, identitaires et culturels d'Internet. Jusqu'à présent, aucune enquête n'est sortie des limites de l'analyse quantitative concernant Internet.


 

5.2 Analyse des impacts sociaux d'Internet sur l'identité et la culture québécoises


     Internet, étant un nouveau médium de communication interactive, devrait provoquer des changements au niveau des relations sociales chez les internautes québécois. Dans cette section, je répondrai à l'objectif du quatrième chapitre, qui est de découvrir les premiers signes du changement identitaire et culturel décelables dans le discours des internautes québécois.


     J'analyse les commentaires des internautes en fonction de deux questions de recherche : 1) est-il possible de percevoir l'expression du moi intime, autant dans le virtuel que dans le réel ? 2) est-ce que le phénomène du néo-tribalisme est perceptible dans le discours des internautes québécois ? Pour répondre à ces questions j'utilise le tableau #2 portant sur les changements au niveau des relations sociales, le tableau #3 concernant les changements culturels et identitaires et le tableau #4 sur l'implication des internautes au développement d'Internet.



5.2.1 Impacts d'Internet sur les relations sociales



Tableau 2: Les changements provoqués par Internet au niveau des relations sociales.


 

 


* La somme des réponses, des prochains tableaux, n'est pas égale au nombre des répondants, certains répondants ayant offert plusieurs réponses à une même question.


     À la question numéro 5, plusieurs répondants signalent qu'Internet n'a amené aucun changement à leur relation, 37% pour ce qui est des relations avec la famille, 23% pour les relations avec les amis et 38% au niveau des relations extérieures. Notons que, pour cette dernière catégorie, 9/12 jeunes de moins de 25 ans n'ont pas répondu ou mentionnent que rien n'a changé, car ils considèrent ne pas avoir de relation (extérieure ou de travail) en tant que tel.


Le partage des connaissances : un impact positif chez les adultes et les aînés


     Parmi les adultes et les aînés, le thème qui ressort le plus souvent, au plan des rapports avec la famille et les amitiés, est celui du partage des connaissances (12 répondants sur 36 (33%) concernant la famille et 16/36 (44%) avec les amis). Les gens partagent les informations trouvées sur Internet, ce qui alimente de nouvelles conversations et de nouveaux liens. L'utilisation du courrier électronique est un important facteur de rapprochement pour 8/36 (22%) des répondants adultes et aînés qui ont des parents éloignés. Alors que 7/36 (19%) se servent du courriel pour entretenir des relations avec des amis éloignés, ou encore, pour se créer de nouvelles amitiés.


     
L'utilisation du courrier électronique m'a permis de me rapprocher de certains membres de ma famille avec qui je ne communiquais presque pas autrement, étant donné qu'ils habitent à l'extérieur de Québec. Dans ma famille immédiate, tout ce qui se rapporte à l'informatique et à Internet éveille des intérêts nouveaux et constitue un sujet de conversation inépuisable (F 25-45).


     Internet est décrit comme un élément de rapprochement virtuel (pour les personnes éloignées) et réel (pour les parents proches).
"J'ai des conversations plus positives et fréquentes avec ma famille d'outremer. J'ai des conversations plus intéressantes avec ma famille proche, et nous travaillons plus souvent ensemble pour nous faire part de nouveaux trucs " (F +45 ans).  Un homme se découvre de nouveaux rapprochements avec ses amis branchés: " les intérêts communs ouvrent les portes de la pensée, et créent une complicité supérieure, face à cette ouverture sur le monde" (H +45).


     Pour la moitié des adultes et des aînés (18/36), Internet n'a causé aucun changement (ou n'ont pas répondus à la question) dans leurs relations autres que familiales et amicales. Cependant, pour l'autre moitié, le plus grand changement provient de l'échange d'information :
" Grâce à Internet, il est plus facile de découvrir d'autres personnes qui partagent les mêmes intérêts que nous et d'entretenir des relations basées sur un seul et même intérêt. Le fait de découvrir d'autres affinités est possible mais pas absolument nécessaire " (F 25-45), ou encore, de partager des découvertes avec des relations proches, pour partager le plaisir de naviguer ou pour préparer des projets de sites web. Une femme à même rencontré l'homme de sa vie sur Internet : " j'ai rencontré mon conjoint sur un " chat " et nous allons avoir un ti-bébé dans 6 mois " (F 25-45). Enfin, 8% des adultes/aînés disent se créer de nouvelles relations d'affinités. Onze pour cent entretiennent de nouvelles relations de travail/ affaires qui sont plus efficaces. Le courrier électronique, pour près de 17% d'entre eux, permet de créer de nouvelles relations et à l'avantage de permettre le transfert de documents et de correspondance instantanée.


Internet vole du temps aux relations personnelles et ... à la télévision


     Le seul point négatif, admis par les internautes adultes et aînés, est lié aux nombreuses heures passées à naviguer sur Internet, ce qui les rend moins disponibles pour les relations familiales immédiates (9/36 pour un total de 25%) et amicales (7/36 pour 19%). "j'écris plus souvent à mon paternel, par conséquent, je lui parle moins souvent au téléphone "(H 25-45) ; ou encore :


     
j'amène beaucoup plus d'arguments lors de discussions de toutes sortes en pouvant citer des sources diversifiées et différentes. D'un autre côté, Internet m'a peut-être isolé d'une certaine façon considérant les 3 ou 4 heures que je passe à naviguer. De plus , je regarde moins la télévision qu'avant, ce qui n'est pas le cas des autres membres de ma famille (H +45).


     Une autre personne admet avoir délaissé la télévision pour Internet puisque
" ceci apporte des discussions et des sujets de conversation plus valorisants que la télévision" (H +45). Pour sa part, un répondant est un peu nostalgique de la perte de certains moyens de communication plus "intimes" : " e-mail, excellent pour baisser les comptes d'interurbains ! Par contre, moins de lettre par la poste ordinaire, ça c'est un peu triste... "( H 25-45). Un autre répondant (H 25-45) dit se faire de nouvelles amitiés par Internet mais en perdre d'autres parce qu'il sort moins. Seule exception à la règle, une femme affirme passer plus de temps avec son mari puisqu'elle gagne du temps en magasinant par Internet.


Les internautes sont moins disponibles, mais conscients de la situation


     Un péché avoué est à demi pardonné à ce qu'on dit. Le fait d'être conscients de leur manque de disponibilité amène les internautes à tenter de corriger la situation.
" je suis moins disponible car je surfe beaucoup. J'en suis conscient. C'est surtout que je travaille de chez moi sur Internet alors...j'ai pas trop le choix. Non, je ne suis pas cyberdépendant, je sais m'arrêter " (H 25-45) ; " Évidemment les premiers mois, j'ai passé plus de temps sur le Net, alors j'étais moins visible. Maintenant ça se rétablit, mais mon fils s'est aperçu de l'impact " (H 25-45). Il semble donc, que la non-disponibilité est une phase normale qui affecte plusieurs débutants. Une prise de conscience de ce phénomène semble rétablir la situation, du moins auprès de la famille pour certains répondants.


Chez les plus jeunes Internet permet de découvrir de nouvelles amitiées


     Pour leur part, la moitié des jeunes répondants considèrent que rien n'a changé dans leurs relations avec leurs familles (7/12), sauf pour quelques-uns qui y voient une amélioration par le partage des connaissances (4/12) ou des contacts par courrier électronique (2 répondants) :  
" conversations plus fréquentes, plus de rapprochement avec mon père qui ne parle pas beaucoup mais préfère écrire "  (H-25). C'est au niveau des amitiés qu'Internet a eu le plus d'impact sur les jeunes, principalement par la création de nouvelles amitiés (4/12). L'un d'eux mentionne qu'Internet amène un " meilleur entretien du réseau d'amis, par des nouveaux contacts, souvent très intéressants, probablement des personnes que je n'aurais jamais connues " (H -25). Autre facteur intéressant, la télévision perd du prestige :  " c'est un nouveau divertissement qui remplace la télé et les jeux vidéos " (H -25). Un répondant mentionne qu'Internet attire les profiteurs : "certaines personnes qui ont su que j'avais Internet à la maison se sont sentis tout à coup attirés à venir chez moi " (F -25). Les jeunes ont moins de relations de travail, ce qui fait que pour la majorité (9/12) rien n'a changé à ce niveau ou n'ont pas répondu à la question 5c. Les autres voient une amélioration dans leurs relations d'affaires (2/12), puisqu'elles sont plus stables, plus fréquentes et continuent grâce au courrier électronique. Il est à noter qu'un seul répondant de ce groupe d'âge à admis être moins disponible pour ses fréquentations amicales. Pour tous les autres répondants, Internet ne semble avoir aucun point négatif.


L'intérêt des internautes est porté sur les relations d'amitié et la découverte


     La question #6 révèle que les internautes entretiennent principalement (50%) des relations amicales basées sur des intérêts communs sur les réseaux. En second lieu, ils ont manifesté un intérêt pour la découverte et l'exploration (40%) au hasard pouvant permettre des rencontres intéressantes. Les relations d'affaires, avec 23% des réponses, viennent au troisième rang. Viennent ensuite les relations académiques ou provenant d'intérêts de recherche (17%). Ces résultats démontrent qu'il y a eu une nette appropriation d'Internet par le public. L'enquête de Harvey, faites en 1995, révélait que la première chose qui pousse les gens à se brancher était de communiquer avec des amis, des collègues et des clients, deuxièmement, pour des raisons professionnelles. Il y avait donc une appropriation de type professionnelle d'Internet en 1995. L 'évolution, d'une appropriation professionnelle vers une appropriation d'intérêts personnels, que nous observons dans cette enquête, était prévisible considérant qu'Internet a connu un gain de popularité considérable auprès de la population au cours des deux dernières années.


     Les principaux commentaires des internautes concernant ce qu'ils retirent de leurs relations ou de leur navigation sur Internet, sont tous très positifs. Tous les répondants vantent les intérêts de la navigation. Une femme (25-45) a très bien résumé la pensée des internautes :
" je navigue sur Internet par pur plaisir, tantôt pour effectuer une recherche d'information précise, tantôt au gré de mes humeurs, à tout hasard, sans aucun autre but que la découverte de trucs inédits ". Certains répondants utilisent le "chat" pour " entretenir des relations avec des étrangers ou avec les amis du Québec " (F -25). Une femme fait exception à la règle selon laquelle les relations s'établissent dans le cyberespace sans se concrétiser dans le réel. Elle a, dit-elle, la chance de rencontrer des gens après avoir communiqué avec eux sur Internet et s'est ainsi créée un " nouveau cercle d'amis que je rencontre fréquemment " (F 25-45), alors qu'une autre ressent de l' " enthousiasme mais parfois de la déception, car je ne peux voir ou rencontrer les personnes avec qui je communique " (F 25-45). Certaines personnes voient dans Internet un moyen efficace pour se tenir au courant de l'évolution scientifique : " j'aime beaucoup visiter des sites à caractère scientifique, cela me permet d'être au courant des dernières trouvailles avant même que cela ne soit publié en librairie " (H +45). Un autre s'est servi d'Internet pour atteindre des représentants politiques : " je me suis permis, travaillant dans le milieu communautaire, de contacter les autorités politiques par la voie du courrier électronique et j'ai eu l'impression d'avoir plus d'écoute par cette voie que par contact téléphonique" (H +45).


Conclusion


     De ces propos, il ressort qu'Internet n'est pas un destructeur de liens sociaux, puisqu'une grande partie des répondants affirment que rien n'a changé dans leurs relations, alors que les autres, tout aussi nombreux, mentionnent qu'il y a une amélioration dans les relations familiales et amicales, par le biais d'un partage des connaissances acquises sur Internet. Certains ont mentionné qu'Internet brise la solitude, qu'ils ont plus d'écoute par la voie électronique et se créent de nouvelles amitiés basées sur des intérêts communs. Une minorité (2 répondants) a mentionné que le point négatif de ces entretiens par courriel est l'impersonnalité du procédé, soit parce que l'on ne voit pas l'interlocuteur, soit parce que l'on ne peut percevoir la touche personnelle par l'écriture manuscrite.


     De façon générale, Internet crée des liens complémentaires entre les gens. De plus, leurs intérêts les amènent à initier plus de gens autour d'eux et agrandir ainsi leur cercle d'amis. Cependant, au niveau des relations d'affaires, l'utilisation plus fréquente du courrier électronique a pour conséquence de réduire les contacts réels mais, en échange, il permet une plus grande efficacité.


5.2.2 Internet et l'appropriation culturelle


Tableau 3: Vers une appropriation culturelle d'Internet


 

 



      Ce tableau nous aide à découvrir si Internet et la mise en place de l'inforoute québécoise peuvent faire l'objet d'une appropriation culturelle.


Les sites internationaux et francophones sont les plus populaires


     Pour tous groupes d'âge confondus, les sites internationaux sont les plus populaires, principalement pour faire des découvertes, des recherches spécifiques ou pour obtenir de l'information sur des pays, avec 50% des réponses, suivis, ex æquo, des sites francophones et québécois (33% chacun). Les internautes sont particulièrement intéressés à naviguer sur l'inforoute québécoise parce que l'information qu'ils y trouvent est plus près de leurs intérêts personnels. Les sites francophones sont, pour leur part, attirants parce qu'ils offrent une diffusion de la culture francophone internationale, ils sont donc, encore une fois, plus près des intérêts des internautes québécois. Viennent ensuite les sites américains avec 15% de réponses.


Les jeunes et les adultes ont un intérêt marqué pour les sites internationaux


     Les jeunes de moins de 25 ans consultent en priorité les sites internationaux (6/12), viennent ensuite les sites québécois (5/12)
" parce que l'information s'y trouvant est beaucoup plus proche de moi et de mes intérêts " (H -25). La moitié des répondants admettent naviguer principalement sur les sites québécois ou francophones à cause de la barrière linguistique. Leurs principaux intérêts de navigation sont bien résumés par ce propos :


     Je navigue principalement sur des sites québécois, car c'est facile avec la toile du Québec et aussi les sujets sont plus d'actualité québécoise. Je navigue aussi sur les sites américains pour trouver des informations sur les émissions de télévision. De plus, je navigue sur des sites internationaux pour avoir des renseignements touristiques et pour avoir des informations pertinentes sur tel ou tel pays ou région dans le monde (F -25).


     Les adultes (25-45) consultent principalement les sites internationaux (14/19), suivis des sites francophones (9/19). Leur navigation couvre principalement leurs intérêts particuliers et spécialisés ; l'information, les loisirs, la culture québécoise et celle des autres pays. Ceux qui préfèrent naviguer en français mentionnent qu'ils n'hésitent pas à consulter les sites anglais pour obtenir plus d'informations :
"Principalement francophones, à cause de la facilité, mais aussi parfois américains et internationaux par curiosité ou par nécessité, la langue n'est pas un frein... c'est parfois une côte abrupte qui réduit ma vitesse de croisière, mais qu'importe! " (F 25-45)


Les sites québécois attirent plus les aînés


     Pour leur part, les aînés préfèrent les sites québécois (9/17) suivis des sites internationaux (5/17), puis francophones (4/17). Leurs intérêts majeurs se portent principalement sur l'information (médias, journaux, actualité, etc.) locale et spécialisée, ensuite sur tout ce qui concerne la santé, les affaires sociales et gouvernementales ; finalement, sur l'art, la culture et les nouveautés sur l'inforoute.


L'intérêt général est portée vers les sites d'actualité et d'information


     De façon générale, les sites les plus populaires sont les sites portant sur l'actualité et l'information avec 58%des répondants (ces chiffres rejoignent ceux du RISQ (61,9%), suivis des moteurs de recherche avec 41% des réponses. On dénote un intérêt particulier pour le divertissement (jeux, T.V., musique, etc.) auprès de 35 % des répondants, la plupart les préfèrent sur les sites américains. Les sites d'art et culture, principalement québécois et francophones, sont fréquentés par 29% des répondants. Les sites sportifs sont particulièrement populaires chez les homme (11/33). Finalement, viennent les sites à caractère scientifique et de recherche acdémique (10 réponses), principalement chez les groupe d'âges de moins de 25 ans et entre 25 en 45 ans.


Les sites québécois sont bons mais il y a place à l'amélioration


     Dans les trois groupes d'âges, les sites québécois sont évalués de bons par 46% des répondants à très bien (29%) :
" ils sont intéressants mais souvent insuffisamment développés. Ils ont aussi moins de liens vers des informations complémentaires que les sites américains par exemple. Il y en a malgré tout d'excellents " (F +45) ; "j'aime beaucoup les sites du Québec surtout en français, ils n'ont rien à envier aux sites anglophones. Même que je crois qu'ils sont supérieurs  " (H +45). Les quelques-uns qui sont insatisfaits déplorent le contenu limité, pas assez intellectuel, ou encore que ces sites ne "profitent pas du potentiel interactif d'Internet " (H 25-45), ou encore que "les pages personnelles (...) sont plus ou moins intéressantes du fait qu'elle ne sont pas vraiment instructives" (H 25-45). Tous sont d'accord pour dire que le meilleur est à venir.


L'impact sur la culture et l'identité


     La principale question de ce thème concerne l'opinion des internautes sur les impacts qu'Internet aura sur l'identité et la culture québécoises. La question visait à découvrir si Internet a la capacité de nous rapprocher de notre culture et de notre identité québécoise.


Internet apportera une visibilité internationnale et une amélioration des connaissances générales


     Les trois groupes sont unanimes à dire que l'impact sera énorme concernant le développement de la culture et de l'identité, et qu'Internet nous apportera une visibilité internationale (48%):
" bénéfique, de plus en plus on se parle, on s'écoute, on se comprend. Je pense que l'identité québécoise va s'affermir, se faire respecter et être connue dans le monde. On commence à savoir partout au monde que les Québécois ça existe " (H +45). On considère que c'est un véhicule de transmission de la connaissance (23%) : " Amélioration des connaissances générales. C'est comme une énorme bibliothèque à portée de main " (H -25). Cet aspect constituera un plus pour l'éducation et les jeunes en général : "...les jeunes prendront conscience de leur force et de leurs avantages sur d'autres pays, et auront de ce fait une confiance accrue en eux et en leur appartenance. Ils devraient de ce fait devenir plus ouverts, et plus tolérants devant les différences, et en ressortir meilleurs " (F +45). Quinze pour cent des répondants croient qu'Internet permettra de consolider la culture et l'identité québécoises : " plus il y a de sites québécois, plus nous pourrons nous "nourrir" de ceux-ci " (H 25-45). En tout, 80% des répondants sont d'avis qu'Internet aura un impact très positif sur la culture et l'identité québécoises. Tout ceci à la condition que le Québec prenne sa place, c'est-à-dire qu'il développe des contenus et favorise l'accessibilité à l'inforoute.


Internet comme véhicule de transmission culturelle


     Le plus grand avantage d'Internet est d'offrir aux internautes une ouverture sur le monde et de permettre de
"contribuer au choc des idées et des cultures qui favorisera une conscience planétaire " (F 25-45). Le réseau pourrait nous permettre d'apprendre à connaître les autres peuples de la terre : " j'ose espérer qu'Internet ne modifiera pas les différentes cultures et identités ethniques, mais qu'il continuera à être le véhicule de transmission de ces différentes cultures  " (F 25-45).   Internet pourrait aussi servir d'arène politique : " ça peut peut-être prouver que les Québécois ne sont pas seuls au monde et qu'il vaut mieux s'unir que se séparer. Tous les enfants le savent " (H +45). Internet est donc considéré comme un excellent diffuseur culturel. Les Internautes y perçoivent une possibilité d'ouverture sur le monde afin de se faire connaître et d'apprendre à connaître les autres. Donc, Internet peut être une source d'enrichissement pour toutes les sociétés du monde.


     Aucun n'a exprimé une quelconque crainte devant la force d'attraction américaine. Au contraire, les répondants semblent s'intéresser plus à leur propre culture et sont persuadés que le jour où la majorité des québécois seront branchés, et les moyens techniques mieux adaptés, Internet sera un excellent moyen de diffusion de l'identité et de la culture :
" je crois à une influence très positive sur plusieurs générations de Québécois, qui partageront leur savoir être et leur savoir faire, à des milliers de gens qui seront témoins de ce nouveau mode de communication. Notre sentiment de fierté et notre créativité fleuriront en toutes saisons " (F 25-45). Pour les souverainistes, Internet est un fabuleux diffuseur culturel : "Si le Québec continue à s'accaparer ce mode de communication, ce sera sûrement un outil d'ouverture et de visibilité formidable. C'est un peu comme montrer l'indépendance et l'autonomie d'un peuple en marche " (F +45).


Mise en garde contre le sédentarisme


     Dix pour cent des internautes n'ont pas répondu à cette question portant sur l'impact d'Internet sur la culture et l'identité québécoises et, seulement 4% y voient un impact négatif :
"attention aux excès, impact négatif à long terme pour les jeunes "  (F -25). Seulement 4% craignent que cela nous conduise vers un sédentarisme excessif puisqu'Internet force les gens à s'isoler dans le réel pour s'ouvrir sur le monde virtuel. Une répondante a cru bon de faire une mise en garde:


     
Je pense qu'Internet est un outil qui peut être très pratique en ce qui concerne la discussion et la communication entre personnes qui souffrent de solitude. D'un autre côté, cela peut être très dangereux pour la vie de couple car Internet peut devenir une drogue pour quelques personnes et ainsi mettre de côté la communication du couple au profit de la communication avec des personnes extérieures. Les gens qui vont être informatisés et les gens qui ne connaîtront rien à l'informatique, et malheureusement pour ces derniers, vont se retrouver dans des catégories à part, un peu comme le sont présentement les gens illettrés  (F 25-45) ...par rapport aux lettrés.



Conclusion


     Il semble qu'Internet aura un effet bénéfique pour l'identité et la culture québécoises. Les sites québécois et francophones sont très populaires puisqu'ils sont près des intérêts des internautes et les sites internationaux permettent des échanges culturels. Le très grand intéret manifesté pour les sites d'actualités et d'informations ne peut qu'inciter les internautes à rester près des intérêts du Québec et leur apporter une ouverture sur le monde. Les internautes voient dans Internet un aspect très bénéfique pour la culture québécoise puisqu'il est un véhicule de culture et de connaissance qui ne peut qu'être profitable pour les jeunes générations. La visibilité internationale qu'il procure est incontestablement un plus pour permettre des échanges des plus bénéfiques entre les différentes cultures mondiales. C'est du moins la vision des internautes.


5.2.3 Internet et l'implication des internautes québécois


Tableau 4: L'implication des internautes québécois face au développement d'Internet


 

 


     Cette partie de l'analyse vise à déterminer de quelle façon les gens s'identifient sur Internet, s'ils font partie de regroupements d'internautes et s'ils s'impliquent ou comptent s'impliquer au développement du réseau.


La grande majorité des répondants ne font pas partie de regroupements d'Internautes


     La grande majorité des répondants (65%) affirment ne pas faire partie de regroupements d'internautes et 8% n'ont pas répondu à cette question. A mon avis, certains font partie de regroupements mais n'en ont pas conscience ou s'imaginent qu'ils n'ont aucun rôle à jouer. Ce sont les réponses aux questions #5 et #6 du tableau #2, où plusieurs répondants affirment s'être fait de nouvelles amitiés et relations dans des groupes de discussion, des "chats" ou en naviguant sur le web qui m'incite a penser ainsi. Bien que cela ne représente pas une affiliation solide basée sur une action ou un objectif commun, cela demeure toutefois des regroupements de gens concentrés autour du partage d'intérêts communs. Ceux qui affirment faire partie de regroupements d'internautes le font par l'intermédiaire de leurs intérêts particuliers (4 répondants), des "chats" (3), d'un club d'ordinateur (3) et de regroupement de travailleurs (groupe de programmeurs, cyberprof) (3), pour un total de 26% des répondants.


Leur identité propre sur Internet : internaute


     À la question comment vous identifiez-vous en tant que citoyen d'Internet, 40% ont affirmé ne pas le savoir ou n'ont pas répondu à la question. Les 60% restants se sont identifiés comme des internautes ou ont employé un terme entrant dans cette catégorie : par exemple, citoyen du Net, explorateur, surfeurs, utilisateur d'info.


Leur implication sur Internet se fera par la création de pages web


     De toute évidence, la participation au développement d'Internet n'est pas une priorité pour les répondants puisque 46% n'ont pas répondu ou ne savent pas encore ce qu'ils y feront. Considérant leur peu d'expérience de branchement, c'est plutôt normal. Certains préfèrent demeurer seulement des spectateurs (4%). Vingt-cinq pour cent, principalement les répondants des deux groupes d'âges de moins de 25 ans et entre 25 et 45 ans, comptent créer une page web. Ces deux mêmes groupes comptent à 13% s'impliquer à travers leur emploi. Les aînées, en grande majorité (11/17), ne comptent pas s'impliquer, sinon en répondant à des questionnaires comme celui-ci. Deux personnes en tout ont manifesté un intérêt pour la participation aux débats, dont une femme entre 25-45 ans de façon très décidée :
" Publication de contenu littéraire, culturel et éducatif... Participation à certains débats socio-politico-révolutionnaires ".


     Il semble que les répondants n'ont pas tellement conscience de la valeur de leur rôle social dans le cyberespace. Ils n'ont pas pris conscience de leur identité particulière en tant qu'internaute et, finalement, ils n'ont pas d'idée claire de ce qu'ils feront pour participer au développement d'Internet. Cependant, il faut garder à l'esprit que 50% d'entre eux ont moins d'un an d'expérience de navigation, et 92%, moins de trois ans. Ils sont , pour la plupart, au stade de la découverte.


Conclusion du premier objectif de recherche


     L'analyse approfondie des tableau #2-3-4 permet de répondre au premier objectif de recherche, soit découvrir les premiers signes du changement identitaire et culturel, conséquemment à l'utilisation d'Internet, au Québec. Ces trois tableaux nous dévoilent les premiers indices de l'expression du moi intime et de son transfert vers le moi social. Ils démontrent, également, l'apparition de différentes formes de néo-tribalisme dans le cyberespace.


L'expression du moi intime est en effervescence dans le cyberespace


     Il m'apparaît impossible, suite aux réponses obtenues, d'affirmer que l'expression du moi intime est dominante dans le cyberespace. Cela prendrait une recherche spécialisée pour aborder cette question. Cependant, certains indices, dans l'analyse des questionnaires, dévoilent sa présence. Premièrement, le fait que les gens naviguent principalement sur Internet à la recherche d'intérêts personnels suggère une intention de nourrir leur moi-intime, de combler un besoin d'enrichissement personnel. Deuxièmement, lorsqu'ils trouvent ce qui les intéresse, ils obtiennent du même coup un renforcement de ce moi, qui se traduit par une affirmation d'eux-mêmes à travers une affiliation avec des gens partageant les mêmes intérêts. Les psychanalystes ont démontré que la communication basée sur des intérêts, des opinions ou des valeurs communes, a pour conséquence de revaloriser l'individu face à lui-même et engendre, du même coup, une assurance personnelle. Ces phénomènes ont pour effet d'inciter la personne à établir une continuité de l'expérience vécue. Si l'expérience est maintenue de façon excessive on la désigne, sur Internet, de cyberdépendance. Ces effets sont perceptibles dans le discours des internautes, entre autres, lorsqu'ils admettent être moins disponibles pour leur entourage et leurs amis et, lorsqu'ils admettent délaisser la télévision et ses contenus normatifs. Donc, le moi intime pourrait être en situation de renforcement dans le cyberespace.


Le transfert de l'expression du moi intime au moi social devrait apporter des changements au niveau identitaire


     On peut maintenant se demander quelle répercussion l'expression du moi intime aura sur le moi social. A prime abord, il semble qu'il y ait transfert de l'un à l'autre. Comme on a pu le constater dans l'analyse des questionnaires, le principal facteur de changement au niveau des relations sociales s'est concrétisé par un partage des connaissances acquises sur Internet. Le moi intime, au travers de ses échanges virtuels, s'extérioriserait. Il ne s'agit pas du moi profond, très intime et secret, puisqu'il y aura toujours une part de chacun qui restera cachée. Je fais plutôt référence à l'assurance acquise par l'individu, qui se concrétise par une affirmation de lui-même et de ses intérêts et se transpose sur son moi social. Or, la juxtaposition du moi intime et du moi social est ce qui définit notre identité personnelle. L'identité, comme nous l'avons déjà signalée,se caractérise par le paradoxe de se sentir, à la fois semblable et différent des autres. Donc, l'acceptation de nos similitudes et de nos différences est le résultat du degré d'équilibre entre le moi intime et le moi social. J'ai pu constater, autant par les réponses aux questionnaires que par les conversations réelles avec des internautes, que la fierté des gens branchés est à la hausse. Le moi intime se renforce, se manifeste et s'étend au moi social. Ils sont tous fiers de faire partie de la minorité branchée ; ils sont fiers d'avoir des choses à apprendre aux autres ; ils se valorisent face à leurs nouvelles conquêtes. Ils savent qu'ils sont écoutés pour ce qu'ils ont à dire et qu'ils ne seront pas jugés sur leur apparence. Ils en profitent pour se libérer, s'extérioriser et, par conséquent, ils acquièrent l'estime d'eux-mêmes et des autres. On peut avancer l'hypothèse voulant que le développement du moi intime dans le cyberespace et son transfert vers le moi social, additionné d'une expression personnelle au niveau collectif, permettrait d'atteindre un meilleur équilibre de l'identité individuelle.


     Est-ce que cet équilibre tant recherché peut se réaliser dans de nouvelles formes de socialité ? Maffesoli (1988) propose d'analyser le phénomène du néo-tribalisme comme une nouvelle forme de relation sociale qui devrait substituer "le social rationalisé par une socialité empathique". Le néo-tribalisme est-il perceptible dans le discours des internautes québécois ?


Les premiers signes de la formation du néo-tribalisme sont perceptibles dans le cyberespace


     Ce discours permet de percevoir des indices de l'apparition de nouvelles tribus basées sur une socialité empathique. Je distingue, dans les discours, la création de trois types différents de tribus. Un premier est centré autour des nouvelles amitiés ou de nouvelles relations, basées sur le partage d'intérêts communs. Ces regroupements peuvent, à première vue, être caractérisés d'éphémères puisqu'il y a généralement un mouvement continuel entre les membres. Par contre, sa structure ou son noyau (les intérêts et affinités) est durable et c'est précisément ce qui unit les membres entre eux et consolide la tribu. Le deuxième type de tribu s'actualise à travers une extension de la communication familiale. Plusieurs répondants ont évoqué le rapprochement qu'ils peuvent faire, sur Internet, avec leur parenté éloignée. La distance, qu'elle soit de type continental ou régional, n'a plus la même incidence sur les relations familiales. La communication est passée du type formel (lettres ou appels téléphoniques) au type interactif et continue entre les membres de la famille. Ceci, sans compter le partage des connaissances acquises sur Internet, entre les membres de la famille immédiate, qui constitue une autre forme de rapprochement. Les internautes y voient un effet de rapprochement positif, qui provoque une consolidation de leurs rapports familiaux. Le troisième type de tribu prend place dans le réel. La tribu se crée par des regroupements d'internautes ayant des objectifs particuliers. On peut mentionner les regroupements informatiques tel que le Club Macintosh de Québec dans lequel les membres participent au développement du club, organisent des activités concrètes : voyages, formation informatique, entraide. Il y a aussi des regroupements de programmeurs. D'autres regroupements centrés autour du développement des sites web organisés, entre autres, par des Cyberprofs. Ces rencontres d'internautes dans le réel sont autant de facteurs qui démontrent que les relations sociales entretenues sur les réseaux tendent à s'extérioriser au monde réel.


     Donc, il ressort que le concept du néo-tribalisme de Maffesoli (ou des communautiques de Harvey) tient la route. Les gens se créent de nouvelles amitiés basées sur des intérêts communs dans le cyberespace. Cependant, le concept de l'individualisation accrue de Lipovetsky est de moins en moins perceptible. Bien que l'individualisation puisse être considérée comme le premier facteur qui incite les gens à se brancher à Internet, pour combler leurs intérêts particuliers ou leurs curiosités. L'individualisation fait aujourd'hui place à de nouvelles formes de socialité.


Vers une appropriation culturelle d'Internet


         Concernant la question de l'appropriation culturelle de l'inforoute québécoise, l'analyse du discours des internautes montre que ces derniers semblent être en voie de s'approprier culturellement Internet. Les principaux facteurs me conduisant à cette conclusion sont les suivants : 1) les gens admettent fréquenter les sites québécois parce qu'ils sont plus près de leurs intérêts personnels, notamment pour les sites d'actualité et d'information québécois. Les sites artistiques et culturels connaissent un intérêt grandissant (ils sont plus populaires que les sites sportifs ). Il faut noter que la barrière linguistique joue un rôle important en attirant les internautes vers la découverte de sites francophones, qui sont plus populaires que les sites américains ; 2) l'intérêt qu'ont les internautes à se servir d'Internet comme diffuseur culturel autant au niveau provincial qu'international. Au niveau provincial, les répondants sont persuadés qu'Internet favorisera le transfert culturel, qu'il servira à diffuser les connaissances et notre identité. Ces éléments devraient, selon eux, avoir pour effet de renforcer notre sentiment de fierté et de consolider notre identité culturelle. Au niveau international, Internet servira de diffuseur culturel. Il nous fera connaître aux quatre coins du monde et nous permettra d'apprendre à connaître d'autres sociétés, d'autres cultures.


     En conclusion, Internet s'avère être un puissant diffuseur culturel. Les Québécois, s'ils développent intelligemment l'inforoute du Québec, pourraient se rapprocher de leur culture et la développer en y participant activement. Donc, en plus du changement identitaire, Internet a le potentiel de provoquer un changement culturel positif pour les prochaines générations.


5.3 La conscience des internautes face aux débats et enjeux sociaux d'Internet



     Pour cette section, je répondrai à l'objectif du chapitre trois qui est d'évaluer l'intérêt et la conscience des internautes face aux principaux enjeux présentement débattus, sur Internet, concernant les NTIC. Pour ce faire, j'utiliserai le tableau #5 portant sur les enjeux sociaux d'Internet.


Tableau 5: Les internautes manifestent peu d'intérêts pour les enjeux sociaux d'Internet


 

 



Une représentation médiatique d'Internet peu satisfaisante pour la majorité des répondants


     En majorité, les répondants considèrent que la représentation d'Internet par les médias traditionnels va de passable à mauvaise. Au total, 56% des répondants sont insatisfaits de l'image qui est véhiculée d'Internet puisqu'ils considèrent que les médias publient trop d'informations non pertinentes :
" La plupart des journalistes ne connaissent pas Internet. Ils surfent un peu, tombent sur des sites bizarres et ne parlent que de ça. Ils élèvent aussi plusieurs personnes sur un piédestal sans que cette personne ait fait de quoi de spécial " (H 25-34). De façon plus explicite : " c'est la tarte à la crème ...et aux dollars " (H +45). Un répondant croit que le rôle des médias devrait être de sensibiliser le public aux potentialités d'Internet : " il y a beaucoup de publicité sur Internet et c'est très important, mais je trouve dommage que personne n'ait fait de publicité sur les capacités et les possibilités illimitées de ce réseau. Beaucoup de monde ignore l'utilité concrète de l'Internet " (H -25).


Les médias traditionnels portent trop d'intérêt aux sites scandaleux


     D'autres répondants considèrent que la représentation médiatique est mauvaise. Ils appuient leur jugement sur l'intérêt porté aux thèmes à sensation ou à scandale. Comme le dit un répondant, les médias perçoivent Internet " comme le Diable" (H -25) :
" je trouve que les seules informations que l'on retrouve sont portées à parler de pornographie, de pédophilie. C'est très rare qu'ils vont parler de bons sites " (H -25), ou encore, "cela frise parfois le ridicule. Les médias traditionnels mettent en évidence certains écarts de conduite qui sont le fait de seulement quelques rares pervers ou d'esprits tordus, qui sont par ailleurs présents dans notre société, comme si cela représentait l'esprit d'Internet. Internet est seulement un reflet de notre société et on y trouve de tout... " (F 25-45). D'autres répondants sont plus pondérés dans leurs commentaires. " Je crois qu'on en a une interprétation positive par ceux et celles qui essaient de s'en approprier des contenus. Les personnes qui n'y croient pas sont les mêmes qui ne s'y sont jamais mouillées " (H +45). " Comme n'importe quel événement, les médias sérieux sont objectifs, les journaux à potins cherchent le dernier scandale, les postes de radio transmettent des adresses sur des sujets populaires pour augmenter leur cote d'écoute. Finalement on ne s'implique que pour son propre intérêt " (F +45).


Les médias traditionnels offrent de bon services à différents niveaux


     Vingt-et-un pour cent des répondants considèrent que la représentation est bonne :
" J'aime bien la façon dont Internet est représenté. Il est vu comme quelque chose d'assez accessible pour tout le monde " (H -25). D'autres apprécient les effets de l'interactivité entre le citoyen et les médias : " Ils en ont mis du temps à comprendre mais ça s'améliore. (...). J'ai même demandé mardi dernier à La Presse par courriel, des informations supplémentaires sur un article de première page et j'ai eu mes réponses dans un article publié dès le lendemain! " (H +45). Trois répondants évaluent la couverture des médias comme très bonne, principalement en tenant compte des événements marquants. " Je pense que la presse électronique joue un rôle de justicier très important, lorsque des réseaux d'enfants et/ou d'adultes exploités sont dénoncés publiquement. J'apprécie entendre ou voir un reportage qui annonce, par exemple, le sauvetage d'un homme malade, grâce à l'Internet (CU-seeMe), comme ce fut le cas récemment! " (F 25-45).


     En résumé, les gens sont majoritairement insatisfaits de la couverture médiatique puisqu'elle n'est pas le reflet de ce qu'ils perçoivent d'Internet. Cependant, plusieurs répondants ont mentionné que les médias devront s'ajuster. Ils perçoivent cependant une certaine évolution des contenus. Le meilleur serait à venir !


     Les trois questions suivantes visent à découvrir le niveau de conscience des internautes face aux principaux enjeux sociaux qui sont présentement débattus sur le réseau Internet. Le premier concerne la censure sur Internet.


Les internautes sont en grande majorité pour la liberté d'expression et contre la censure


     Concernant les enjeux présentement débattus sur Internet, 63% sont d'avis qu'il faut absolument préserver le droit à la liberté d'expression sur Internet et refuser la censure. Dix-neuf pour cent des répondants n'ont pas répondu à cette question et 13% sont favorables à la censure des contenus à caractère sexuels ou racistes, par exemple. L'enquête du RISQ, pour sa part, atteint 28% de répondants pour la censure. Ces résultats sont diamétralement opposés aux résultats des sondages, diffusés dans les journaux, qui démontrent que la population québécoise est pour la censure à plus de 60%. Il serait intéressant de savoir combien de ces répondants sont branchés et connaissent Internet.


     La grande majorité des répondants sont donc en faveur d'une totale liberté d'expression et contre toute censure :
"Je crois qu'il est important de ne pas faire de censure sur l'Internet. La télévision, les journaux et cie sont déjà bien assez censurés, il faut nous laisser un endroit ou aller chercher la vérité et l'Internet semble être la solution " (F -25). Une autre répondante est tout à fait intransigeante : " Rien ne doit porter atteinte à la liberté d'expression, qui est au fondement même de l'esprit d'Internet. Je suis une ardente militante en faveur de la démocratisation d'Internet " (F 25-45). " La censure sera la fin d'Internet et par la suite, un outil de consommation " (H 25-45). Certains répondants ont des idées révolutionnaires : " nous avons une chance unique dans l'histoire de permettre aux peuples de la terre de s'élever contre les cartels, les multinationales ; je paraphraserai Marx qui disait : "peuples de la terre, brisez vos chaînes de l'esclavage". Aujourd'hui, on dirait : "sortons de nos exclusions sociales, économiques..."" (H 25-45). Mais encore, " la liberté d'expression devrait être étendue à tous les marginalisés du système : fous internés, prisonniers, etc. Déjà privés de liberté physique, pourquoi les priver en plus de la liberté de parole..." (F 25-45)


La solution face aux contenus perturbateurs devrait provenir de l'autocensure


     Plusieurs personnes, parmi celles en faveur de la liberté d'expression, croient que les internautes doivent appliquer une autocensure :
" Il est pratiquement impossible de censurer tout ce qu'il y a d'insensé sur Internet, Je crois que c'est plutôt aux gens de pratiquer leur propre censure en évitant d'aller sur les sites ou des groupes de discussion à caractère louche " (H -25). Il faut donc faire confiance au bon sens et au savoir vivre de chacun : "Pour moi, Internet est un lieu public...rien d'autre, donc on se doit de se tenir comme en public... Je crois personnellement que la censure est impossible... On se doit de se l'imposer soi-même " (H 25-45). Un homme propose que les internautes appliquent leur propre justice : " Je suis pour la liberté d'expression quitte à mobiliser les internautes pour répliquer aux éléments racistes, pédophiles, xénophobes, etc. La censure risque de bâillonner les idées progressistes et revendicatrices de plus de justice sociale, etc... " (H +45). Un répondant a proposé une solution pour régler le cas des sites perturbateurs de l'ordre public. " Un comité internationnal excluant la vulgarité, l'appel au racisme ou autres turpitudes serait indispensable... On peut rêver... Il serait équipé d'un virus détruisant tout émetteur de ce type de message.... sans être cul beni, quand même il faut des limites très larges mais il en faut. " (H +45). Quatre pour cent des répondants ont un sérieux problème de conscience puisqu'ils sont indécis. " Malgré le fait que je crois être quelqu'un assez ouvert d'esprit, je dois avouer avoir de la difficulté avec la prolifération de sites à contenu pédophile, raciste, etc. D'un autre coté, je déteste la censure. Il y a là un dilemme assez puissant " (H -25).


Une minorité de répondants est pour la censure des sites perturbateurs


     Treize pour cent des répondants sont catégoriquement pour la censure : "Certains contenus haineux et pédophiles devraient être censurés " (H 25-45). Ou encore, de façon plus explicite :


     
pour moi la liberté d'expression comprend l'affirmation de soi et de ses opinions, dans le respect d'autrui. Lorsque la liberté d'expression prend des formes implicites et explicites d'exploitation psychologique, émotionnelle, spirituelle, sexuelle et physique, alors elle devient liberté d'oppression. A quand le code de déontologie en Internet ? Protégeons nos enfants et nous même! (F 25-45)


Personne ne devrait pouvoir s'approprier le pouvoir, sinon le peuple


     Concernant la question de l'appropriation du pouvoir par les internautes, les gouvernements ou les industriels, 52% n'ont pas répondu à cette question ou sont indifférents, dont 75% des répondants de moins de 25 ans. 19% croient que le pouvoir est dangereux peu importe qui le détiendra. Ils sont contre toute prise de pouvoir :
" Pour moi, qui dit pouvoir aujourd'hui fait ingérence demain, non merci " (F 25-45). Quinze pour cent des répondants croient que le pouvoir doit rester entre les mains du peuple et 10% croient qu'il sera impossible à quiconque de l'obtenir. Un répondant estime que : " ceux qui pourront payer pour élargir la bande passante seront les futurs leaders du Net... Je crois malheureusement que l'industrie va l'emporter " (H 25-45) Les adultes sont en majorité en faveur de l'appropriation du pouvoir par le peuple. Les aînés, en vertu de leur expérience de l'histoire, croient que le pouvoir tournera d'une main à l'autre sans grande efficacité.


Les autres enjeux et débats d'Internet attirent peu d'intérêt


     Concernant les autres enjeux que les internautes pourraient considérer importants, 65% n'ont pas répondu. Les jeunes (11/12) ne voient aucun enjeu supplémentaire. Les autres portent attention à des enjeux d'ordre personnel, comme le développement technique, le commerce sans frontières, la perte de contact avec le réel :
" attention à la dépersonnalisation potentielle de notre relation avec le monde réel par opposition à notre relation avec le monde virtuel " (F -25) ), la liberté d'expression étendue aux prisonniers de corps (prisonniers, malades internés, défavorisés). Les plus âgés s'attardent plus à l'identité et à la culture : la qualité de la langue, le libre échange avec d'autres pays, la souveraineté du Québec débattue sur Internet. Un internaute s'inquiète de l'avenir de l'imprimé :


      Nous sommes passés de la parole à l'écrit sur papyrus pour ensuite passer au support papier avec l'invention de l'imprimerie. C'était une forme de démocratisation des connaissances. Maintenant nous franchissons une autre étape. Lire sur l'écran est aussi important que lire sur papier mais on ne peut pas oublier les traditions de l'écrit. Il en va de la mémoire de l'homme, angoisse fondamentale de Socrate.


     Un internaute insiste pour que la francophonie se tienne les coudes pour une appropriation francophone d'Internet :
"J'aimerai que nos amis de France s'impliquent à être un peu plus sensibles à notre langue sur Internet, quand je vois venant de France (mes homes pages) (mon soft) ( ma bookmark) et j'en passe... " (H +45).


L'égalité sociale demeure une utopie


     La dernière question de ce thème, concernait l'impact d'Internet sur l'égalité sociale. Dix-sept pour cent des répondants se sont abstenus. Les adultes croient majoritairement (10/19) que l'égalité sociale n'est pas possible, alors que pour les aînés, 6/17 croient que l'égalité sociale est possible et 5/17 sont indécis.
" Internet peut favoriser l'égalité internationale et aplanir l'inégalité sociale, mais il ne l'abolira pas, surtout s'il est réglementé, légiféré, priorisé et censuré. Même si l'Internet n'est pas accessible à tous, la vérité qui en sort peut ameuter l'opinion publique et inciter les leaders à mener un combat d'égalité au nom des défavorisés non branchés " (F +45). Tous groupes confondus, 38% ne croient pas à la possibilité d'en arriver à une égalité sociale contre 33% qui y croient dont la moitié ont moins de 25 ans. Treize pour cent sont incertains. Il en ressort tout de même que la majorité croit que l'égalité sociale est envisageable à condition que la presque totalité du peuple soit branchée, mais comme ils ne croient pas que tout le monde puisse se brancher (principalement pour des facteurs économiques), ils ont peu d'espoir que se réalise l'égalité sociale.


     Une personne handicapée a émis un commentaire intéressant concernant l'égalité sociale qu'Internet pourrait apporter aux gens marginalisé ou défavorisés :


     ... d'une certaine façon oui. Je trouve plus facile de m'exprimer par écrit que dans un groupe réel, car souvent, en personne, les gens jugent que sur ce qu'ils voient et cela ferme leur esprit à ce que la personne peut avoir d'intéressant à dire. Sur Internet, ils peuvent lire avec un esprit ouvert (sans les préjugés créés par l'apparence de la chaise roulante, personne obèse, ou pauvrement vêtue etc.) Pour ce qui est des sites web, une personne qui n'a pas eu la chance de s'instruire, de se cultiver dans sa vie, pour des raisons diverses, peut le faire. Internet est aussi un bon moyen pour diminuer l'isolement (F 25-45).


     Donc, il serait un peu trop utopique de prétendre qu'Internet réglera les inégalités mondiales, mais ce qui est certain, c'est qu'il peut contribuer à améliorer le sort de certains groupes sociaux défavorisés et qu'il peut représenter un excellent moyen d'apprentissage pour les autodidactes.


Conclusion du deuxième objectif de recherche


     Le tableau #5 a révélé des éléments intéressants concernant les intérêts et la conscience des internautes face aux enjeux et débats sociaux qui sont débattus sur Internet. Bien qu'ils s'intéressent peu à ces débats et enjeux, ils sont fortement contre toute censure ou appropriation de pouvoir sur Internet.


L'utilisation d'Internet comme outil de conscientisation sociale


     Une majorité d'internautes n'ont pas répondu aux questions portant sur les enjeux sociaux. Il serait donc facile de dire que les internautes ne sont pas encore conscients de la nature et de l'importance des enjeux sociaux débattus sur Internet. Cependant, d'autres réponses permettent de mieux cerner ce thème. Une grande majorité, 63% des répondants, est pour la liberté d'expression et contre la censure sur Internet. Il faut dire que sur Internet de nombreuses actions sont déployées afin de conscientiser les internautes face à l'enjeu de la protection de la libre expression. Cet élément démontre à quel point Internet peut servir de base à la conscientisation sociale, surtout si l'on considère que la population en général est favorable à la censure à plus de 60%. Il est très tentant, et les discours des internautes le confirment, de mettre le blâme de cette statistique sur les médias qui continuent à jouer aux perturbateurs en faisant miroiter Internet comme un véritable lieu de perversion. L'autre facteur intéressant est que les internautes démontrent un intérêt particulier pour les sites à caractère informatif et puisque, sur Internet, les médias n'ont plus le monopole de l'information, cela pourrait avoir pour effet de rapprocher le peuple de l'information, en fonction de ses intérêts, de ses opinions et, ainsi de favoriser la conscience sociale collective.


     Malgré le fait que les Internautes ne sont pas conscients de tous les enjeux sociaux d'Internet, il n'en demeure pas moins que leur intérêt est porté sur l'enjeu considéré le plus important actuellement sur Internet. Il ne restera maintenant qu'à faire prendre conscience de cet enjeu primordial de la liberté d'expression à la population entière, afin qu'elle ait une vision plus éclairée de tous les aspects de cette question. C'est d'ailleurs ce que cherchent à faire les internautes engagés dans cette lutte, en tentant de prouver à la population que des moyens techniques ont été inventés, et que d'autres plus perfectionnés sont en cours d'invention, pour protéger les gens contres les sites controversés.


 

5.4 Position du discours des internautes québécois


     En présentant le deuxième chapitre, je voulais, par la suite, déceler dans le discours des internautes québécois, leur opinion, qu 'elle soit positive ou négative, face au développement d'Internet et de son impact sur la culture et l'identité québécoises.


     Pour répondre à cet objectif, j'analyserai principalement l'unique question du tableau #6 portant sur la vision des internautes face à l'avenir de nos sociétés. Je ferai ensuite une rétrospective des principales analyses de ce chapitre, dans le but de déterminer si les discours sont principalement optimistes ou pessimistes.


 

Tableau 6: Les internautes ont une vision positive de l'avenir de nos sociétés


 

 


     Les gens ont en général (44%) une vision positive de l'avenir de nos sociétés parallèlement au développement d'Internet : " ce sera la tour de babel, sauf que celle-ci ne s'effondrera pas mais continuera de grimper jusqu'à Dieu. Rien ne dit la tête qu'il fera lorsqu'il se verra si petit " (F +45). Les sociétés évolueront pour le mieux grâce aux développements technologiques qui apportent des changements d'orientation dans la société, entre autres, dans le domaine de l'emploi : " Internet deviendra plus puissant que la télévision d'ici 10 ans. D'ici ce temps tout le monde s'y retrouvera. Et ensuite nous allons diminuer les emplois dans plusieurs autres domaines ( les postes, les médias, les communications). Ce n'est qu'un changement d'orientation face à l'information " (H -25). Nous aurons une plus grande ouverture à la planète. " Les Québécois devront continuer à participer activement à la vie d'Internet, et de plus en plus, de façon à stimuler l'éveil des consciences, favoriser les grand débats de notre société, les échanges avec d'autres peuples citoyens du Net, ou en voie de le devenir... " (F 25-45). Internet devrait favoriser les échanges internationaux et nous apporter une meilleure compréhension du monde et des sociétés qui le peuplent. Une répondante a manifesté l'avantage pour le Québec de se brancher. " Si le Québec continue à s'accaparer ce mode de communication, ce sera sûrement un outil d'ouverture et de visibilité formidable. C'est un peu comme montrer l'indépendance et l'autonomie d'un peuple en marche " (F +45). Un autre répondant déborde d'enthousiasme face aux potentialités d'Internet : " Une société branchée sur des systèmes de communications hautement sophistiqués. Une société plus technicisée, une société " touche à touche " et ce, dans la majorité des lieux publics et même privés. Une société qui a créé une immense mémoire collective accessible à la planète. Une société qui fait entrer son monde en processus de socialisation avec des références nouvelles " (H 25-45). Un dernier commentaire démontre qu'il n'y a pas d'âge pour se brancher et suivre l'évolution du monde. " À 70 ans, c'est une découverte importante qui permet de rester éveillé aux réalités présentes en suivant l'évolution de ce média extraordinaire pour la vie des gens de mon âge. J'ai de la gratitude pour la personne qui m'a révélé l'ordinateur et l'Internet, mon fils " (H +45).


     Vingt-cinq pour cent des répondants ont apporté des arguments neutres.
"Internet est là pour rester, dans 10 ans ce sera comme la téléphonie " (H +45) ou sont parfois indécis. Vingt-et-un pour cent n'ont pas répondu à cette question. Les répondants qui ont une vision négative (10% seulement) croient qu'Internet créera des inégalités sociales entre les branchés et les non-branchés. Ils anticipent une très grande présence commerciale et un engorgement d'Internet.



Conclusion du troisième objectif de recherche


     Les six tableaux analysés dans ce chapitre confirment que les internautes ont une vision très positive et optimiste face à l'avenir de nos sociétés parallèlement au développement d'Internet.


Les internautes ont une vision optimiste des potentialités d'Internet


     L'analyse des réponses démontre que les gens ont une vision très positive de l'effet d'Internet sur leur vie. Au niveau des relations sociales, le partage des connaissances est un facteur très positif puisqu'il rapproche les gens et le courrier électronique ce qui permet de faire de nouvelles connaissances. La diminution de la disponibilité, exprimée par les répondants, est le seul facteur négatif. Par contre, plusieurs ont pris conscience de ce problème et tentent de rétablir la situation. J'ai également identifié un discours très positif concernant l'impact qu'aura Internet sur l'identité et la culture québécoises. Les internautes voient en Internet un moyen de diffuser notre culture à travers le monde. Ils y perçoivent un moyen d'améliorer les connaissances générales et y voient un impact favorable sur les jeunes. Ces éléments devraient permettre la consolidation de la culture québécoise.


     Je peux donc affirmer que les internautes ont une vision très positive d'Internet, il perçoivent certaines potentialités et sont persuadés que l'impact sur les prochaines générations de Québécois sera majeur et, encore une fois, positif. Ils ont tout de même un doute, qu'Internet ne soit accessible qu'aux gens favorisés monétairement et par le fait même qu'il entretienne les clivages sociaux.


     J'insiste toutefois pour mettre un bémol face à cet enthousiasme de la part des internautes. Encore une fois, considérant leur faible expérience de navigation (ils n'en sont, pour la plupart, qu'au stade de la lune de miel avec Internet) et leur intérêt restreint face aux débats et enjeux sociaux concernant le réseau Internet, leur vision dénote plus l'espoir d'un progrès tant attendu qu'une vision éclairée et rationnelle face à l'avenir d'Internet. Mais bon, l'espoir fait vivre !


 

Conclusion


     En conclusion, l'analyse des questions de recherche a révélé de nombreux facteurs permettant d'envisager que, d'ici peu, des changements identitaires et culturels seront perceptibles au Québec, conséquemment au branchement de la population sur Internet.


     Premièrement, l'intérêt manifesté par les internautes de naviguer sur Internet à la recherche de sites représentatifs de leurs intérêts particuliers a pour effet de revaloriser la personne face à elle-même et, du même coup, favorise l'expression et l'extériorisation du moi intime. Ce facteur est à la base du changement identitaire personnel.


     Deuxièmement, les premiers signes de l'avènement du néo-tribalisme dans le virtuel se manifestent par des regroupements centrés autour d'intérêts communs. Dans le réel, il y a un partage des connaissances avec la famille et les amis des répondants. Ces éléments annoncent le transfert de l'identité individuelle vers une nouvelle forme d'identité collective qui pourrait modifier le paysage social du Québec.


     Troisièmement, le niveau de conscience des internautes québécois face aux enjeux sociaux débattus sur Internet ne s'exprime pas par une coalition sociale entre les internautes. La conscience sociale est perceptible par leur intérêt pour les sites d'informations, qui les ont amenés à prendre position face à la menace de censure d'Internet, mais ne se manifeste pas par des actions concrètes. Diverses raisons expliquent cela dont le fait que les internautes n'ont pas beaucoup d'expérience de navigation dans ce nouveau monde et n'en sont encore qu'au stade de la découverte.


     Quatrièmement, les premiers signes d'une appropriation culturelle d'Internet par les internautes québécois s'expriment par leur préférence de navigation sur les sites québécois et francophones et par leur intérêt, surtout chez les plus jeunes, de réaliser des sites web. Leur vision d'avenir très optimiste leur fait croire qu'Internet sera un excellent diffuseur culturel par sa capacité à transférer les connaissances et a répandre notre culture aux quatre coins du globe. On peut également anticiper une amélioration de la langue parlée et écrite, autant française qu'anglaise, puisqu'Internet incite à la lecture et à l'écriture.


     Donc, il y aura des changements identitaires et culturels causés par le branchement de la population au réseau Internet. Pour l'instant, les signes sont positifs et laissent présager un avenir prometteur. Cependant, il faut garder à l'esprit, comme l'a mentionné un répondant, que
" nous en sommes qu'aux balbutiements en terme d'impact (...) je qualifierais Internet de Far West des temps modernes ".


 

[14] http://www.risq.qc.ca

   

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