
" Le sang et les traditions vont couler.
Les puissants vont tomber, les humbles vont s'élever.
Somme toute, c'est une époque extraordinaire où vivre ! "
John Perry Barlow
Dans ce chapitre, nous étudions le contexte dans lequel se produisent les changements sociaux actuels. Nous débutons par une présentation du post-modernisme et de l'individualisme qui le caractérise. Nous prendrons connaissance des nouvelles formes de reconstruction du social, dans le cyberespace, par le néo-tribalisme. Nous poserons un regard sur les bases psychologiques de l'identité et de la communication sociale afin d'en déterminer les éléments en mutation. Ensuite, nous observerons les principales étapes des changements identitaires qu'a subi le Québec depuis les trente dernières années : de la Révolution tranquille à l'individualisation. Finalement, nous étudierons les résultats d'une enquête faite par Harvey (1995) qui démontre de quelle façon les québécois s'approprient culturellement Internet, à travers les "communautiques".
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L'informatique, résultat de décennies de recherches technologiques, semble maintenant en voie de changer la face du monde. Depuis une trentaine d'années, on constate que l'ère moderne est sur son déclin, et qu'une nouvelle ère commencera bientôt. Pour l'instant, la transition entre ces deux temps offre un spectacle des plus hétéroclite. Tout semble être en révolution: la technologie, les médias, la société, les communications. Cette période indéfinie a été nommée postmodernisme. Dans le but de bien situer cette recherche dans son contexte social, nous avons cru bon d'exposer les grandes lignes du postmodernisme en nous inspirant surtout de l'ouvrage de Boivert (1995) qui offre une vaste perspective des phénomènes propres au postmodernisme occidental.
Depuis les années 80, certains sociologues ont fait germer l'idée que le postmodernisme correspond à une période historique qui nous conduira vers un nouvel ordre social. Cette période marque la fin du modernisme et nous projette dans une nouvelle ère. " Le passage des sociétés occidentales à l'heure des technosciences et des médias de masse ainsi que l'avènement d'une économie postindustrielle sont à la base de la mutation culturelle qui nous a permis d'accéder à la postmodernité " (Boisvert, 1995 : 11). Ainsi la société occidentale, marquée par le pluralisme et la diversité, motivée dans sa quête de libertés individuelles, devrait, selon Maffesoli (1988), nous conduire vers une mutation importante de notre "manière d'être". Les penseurs postmodernes tentent d'anticiper quelle sera cette mutation. Leurs perspectives sont tout aussi hétéroclites que les disciplines qui les inspirent. Aujourd'hui, la technologie se développe à un rythme effréné, à tel point que l'on a réalisé en dix ans seulement l'équivalent de l'évolution du monde moderne en un siècle. De plus, le grand et noble rêve d'émancipation de l'humanité s'est fait détrôner par un capitalisme excessif : l'avoir supplante l'être. Il est donc normal que le courant qui tente d'éclaircir cette période de transition soit dispersé aux quatre vents dans ses tentatives de se mettre au diapason des réalités technoscientifiques.
La grande vision utopiste de la modernité, (le progrès qui devait créer les conditions idéales devant mener à la pleine réalisation de l'Humain, être universel) a toujours sous-entendu des discours doctrinaires fondés sur des critères d'exclusion du dissemblable (Feher). La modernité a donc provoqué :
une remise en question des croyances, et à travers le déracinement culturel de l'être humain, la rupture de ses appartenances traditionnelles et communautaires. Pour Michel Maffesoli, cette dynamique a eu un important effet destructeur sur le "vouloir-vivre ensemble" en provoquant l'affaissement des solidarités communautaires, une atomisation de la société civile et la mise en place d'une dynamique culturelle conduisant au nihilisme (Boisvert, 1995 : 20).
Tous ces facteurs ont provoqué la remise en question de la société et de l'individu dans leur façon d'appréhender la réalité. Aujourd'hui " la culture postmoderne est caractérisée par la non-uniformité, le pluralisme et l'éclectisme. Cette réalité culturelle est adaptée à la richesse et la diversité des sociétés occidentales. Toutefois, on craint que cela ne mène nos sociétés au seuil de la fragmentation généralisée " (Boisvert, 1995 : 27). Ce problème revient souvent dans les discussions portant sur les effets de l'ordinateur. Les réseaux informatiques regorgent d'informations mises à la disposition de l'individu qui peut maintenant choisir ce qui correspond le mieux à ses intérêts personnels. " Cette nouvelle dynamique repose sur un important mouvement de revendication à l'égard du droit de choisir nous-mêmes ce qui nous concerne : le monde se transformerait donc de plus en plus en une sorte de "self-service" " (Boisvert, 1995 : 29). Le développement de l'ordinateur se fait à l'image de la société postmoderne. Il a le pouvoir de nous conduire à une fragmentation généralisée.
La conséquence d'une telle fragmentation, selon Lipovetsky, est qu'il s'opère, dans les sociétés occidentales, une individualisation accrue. On peut déjà le percevoir au sein des jeunes générations. Les gens adhèrent de plus en plus à "la vie en vrac", qui consiste à vivre au présent sans trop se faire d'illusions sur l'avenir. Cette vie, que d'autres qualifient de "séquence flash", a l'avantage de ne pas exiger de grands projets:
Ce type de vie au quotidien amène les gens à vivre à partir d'engagements éphémères à l'égard d'autrui. Ainsi, on parle surtout de "contractualisme éphémère" qui permet à l'individu de se désengager rapidement dès que la relation ne convient plus à sa disponibilité émotive et quotidienne. Le contractualisme se situe donc à un niveau plutôt superficiel, bien qu'il puisse être vécu de manière très intense: bref mais intense, pourrait être la devise des postmodernes (Boisvert, 1995 : 63).
Ce type de rapport à autrui est à l'image de ceux qui sont entretenus sur les réseaux d'ordinateurs. Le va-et-vient entre les personnes, les conférences et les sites est considérable. Le phénomène de l'individualisation devrait aller en progressant, si l'on se fie à l'initiation hâtive des jeunes à l'ordinateur (et l'utilisation des jeux Nintendo et de réalité virtuelle). Pour plusieurs, cet apprentissage, en bas âge, aura des répercussions néfastes en encourageant des comportements précoces : au lieu de favoriser la sociabilité, l'ordinateur incite les gens à se renfermer sur eux-mêmes, à adopter une logique hyper-rationnelle et à encourager une autonomie prématurée. Ces facteurs, sans aucun doute, sont les précurseurs d'une vie individualiste intense ; ajoutons à cela l'impact des médias qui nous inondent d'informations chaque jour, les développements technologiques de plus en plus attrayants qui alimentent nos besoins de consommation, et Internet qui nous ouvre la porte sur le monde. Tout cela tend irrémédiablement à créer une société de "zappeux" à l'esprit vif et toujours à la recherche de nouvelles sensations. Lipovetski (dans Boisvert, 1995 : 43) conclut que :
Le postmodernisme n'est en fait qu'un cran supplémentaire dans l'escalade de la personnalisation de l'individu voué au self-service et aux combinaisons kaléidoscopiques indifférentes : c'est le règne du libre choix. L'objectif suprême des sociétés postmodernes serait d'augmenter au maximum cette possibilité de choix, d'aller vers la "société de l'hyperchoix.
Les divers changements individuels perceptibles dans la postmodernité ne représentent pas une fin en soi puisque l'émergence du néo-tribalisme, prenant place dans le cyberespace, nous laisse entrevoir la possibilité d'une reconstruction de l'identité collective appuyée sur de nouvelles bases sociales.
Maffesoli n'est pas d'avis que l'individualisation doive être au centre du débat postmoderne. Selon lui, l'individualisation n'est que l'aboutissement de la réflexion contemporaine, la conséquence de la fin des grands idéaux collectifs : " On se trouve dès lors confronté à une espèce de doxa, qui n'est peut-être pas appelée à durer, mais qui est largement admise et qui risque, pour le moins, de masquer ou de dénier les nouvelles formes sociales qui s'élaborent de nos jours " (Maffesoli, 1988 : 21). Comme substitut à l'individualisme, Maffesoli nous propose d'étudier la personne (persona ). Au lieu de reposer sur une identité séparée et recluse sur elle-même, comme c'est le cas pour l'individualité, la persona ne vaut que par rapport aux autres. Ces nouvelles formes sociales, dont il a été fait mention, gravitent autour du néo-tribalisme, c'est-à-dire une nouvelle forme de relation sociale qui devrait substituer "le social rationalisé par une socialité empathique". Ces micro-groupes sociaux sont formés uniquement sur des bases émotives, sur des feelings ou des intérêts communs. Maffesoli nous ramène à l'analyse sociohistorique faite par M. Weber sur la " communauté émotionnelle " :
Il précise qu'il s'agit d'une "catégorie", c'est-à-dire quelque chose qui n'a jamais existé en tant que tel, mais qui peut servir de révélateur à des situations présentes. Les grandes caractéristiques attribuées à ces communautés émotionnelles sont l'aspect éphémère, la "composition changeante ", l'inscription locale, " l'absence d'une organisation ", et la structure quotidienne (Maffesoli, 1988 : 24).
Pour Durkheim, ces communautés émotionnelles existaient grâce à la " proximité du quartier et à sa mystérieuse " force attractive " qui fait que quelque chose prend corps. C'est dans ce cadre que s'exprime la passion, que les croyances communes sont élaborées, ou tout simplement que l'on cherche la compagnie " de ceux qui pensent et qui se sentent comme nous " " (Maffesoli, 1988 : 24). Tous ces qualificatifs que l'on a jusqu'à maintenant rattachés aux communautés émotionnelles réelles, pourraient s'appliquer à merveille dans les nouvelles tribus informatiques. À la différence, qu'au lieu de permettre à la communauté de prendre corps, on pourrait dire, avec Harvey, que ces qualificatifs émotionnels sont, ni plus ni moins, l'âme des nouvelles tribus informatiques.
Nous assistons à la naissance d'un nouvel environnement informationnel à travers la prolifération des espaces-média. Cet environnement informationnel et télécommunicationnel accélère la vitesse de tous les processus individuels, sociaux et organisationnels qui sont le théâtre d'énormes enjeux. Ceux-ci semblent a priori d'ordre économique et technique. Cependant, l'un des enjeux fondamentaux consiste à bien comprendre les potentialités de la communication et de la télécommunication, tant pour les individus que pour les groupes sociaux. Or, tout se passe comme si le plus important était la structure, les système techniques et l'exercice du pouvoir que permettent les outils télématiques (Harvey, 1995 : 163).
Dans ce nouvel environnement, l'identité individuelle et collective se refaçonne, notamment du côté individuel par le moi-social et le moi intime, et, du côté collectif, apparaissent de nouveaux regroupements. Nous nous arrêterons sur ces points.
L'identité sociale est liée à l'appartenance de l'individu à des catégories psychologiques, à des groupes socioculturels, aux rôles et aux statuts sociaux ou à des affiliations idéologiques. L'identité personnelle, quant à elle, renvoie à la conscience de soi et de notre individualité singulière. C'est leur juxtaposition qui reflète notre identité propre:
D'une part, il s'agit du caractère de ce qui est identique, c'est-à-dire d'êtres ou d'objets parfaitement semblables tout en restant distincts; dans ce cas, l'identité est donc le fait d'être semblable à d'autres. D'autre part, elle est le caractère de ce qui est unique et donc qui se distingue et se différencie irréductiblement des autres. L'identité se propose ainsi, au niveau même de sa définition, dans le paradoxe d'être à la fois ce qui rend semblable et différent, unique et pareil aux autres. Elle oscille donc entre l'altérité radicale et la similarité totale (Lipiansky, 1992 : 7).
Les psychanalystes analysent ce paradoxe comme étant la division du sujet entre le conscient et l'inconscient, entre les aspects extérieurs et intérieurs de l'identité. L'extérieur se manifeste à travers l'apparence et les actions du sujet. Cette façade est imposée par les groupes sociaux à travers des représentations normatives et des conduites prescrites. C'est à travers cette façade extérieure que le sujet sera perçu et jugé, d'où l'intérêt d'adopter et de jouer un rôle social. Les aspects intérieurs et privés ne sont pas accessibles à autrui puisque le sujet laisse très rarement son moi intime se manifester : on parle ici de ses émotions, de ses sentiments, de ses désirs, de ses pensées, de ses souvenirs, de son discours intérieur. J'anticipe que les communications par ordinateurs favoriseront l'extériorisation du moi intime puisque le type de relation que l'on y entretient s'exprime principalement par des jeux d'esprit. Le corps ne peut en aucun cas y interférer.
À travers l'oscillement entre identité sociale et personnelle, la personne prend conscience d'elle-même. Cette conscience est " déterminée tout autant par les rapports entre instances et notamment les conflits entre désirs et défenses, entre aspirations et interdits, entre réalité perçue et vouloir être " (Lipiansky, 1992 : 117). L'identité sociale sert à masquer et protéger le moi intime. Les psychanalystes avancent l'hypothèse que : " plus les limites du moi sont mal établies, plus l'identité est fragile et plus fortes seront les coupures et la barrière entre le moi social et le moi intime " (Lipiansky, 1992 : 125). Il est facile d'envisager qu'en s'extériorisant, à travers des groupes ou des tribus informatiques, le moi intime prendra de l'assurance. Mais le fera-t-il au détriment du moi social ? Je ne le crois pas puisqu'en légitimant l'expression du moi intime, il est reconnu que cela apporte un meilleur équilibre avec le moi social. La réalité perçue aujourd'hui n'engendre plus les grands espoirs d'antan ; le grand rêve d'émancipation de l'Humanité est sur son déclin. Le "vouloir être" par contre est en effervescence. S'il n'est pas facile de s'exprimer et d'être naturel dans le monde occidental, c'est principalement à cause des normes sociales bien ancrées en nous. Le cyberespace est peut-être le seul terrain où le moi intime influera sur le moi social, puisqu'il permet une communication axée sur l'expression et la réalisation du moi intime et permet le refoulement des éléments normatifs du moi social. Cela pourrait ainsi apporter un enrichissement de la personnalité. Il s'agit d'une hypothèse à vérifier.
Les psychanalystes ont également démontré que les gens se sentent plus à l'aise et plus rassurés lorsqu'ils communiquent avec des gens qui leur ressemblent, qui partagent les mêmes intérêts, les mêmes opinions et les mêmes valeurs. " Le sujet trouve une confirmation et un renfort de ce qu'il est, et donc une réassurance de son identité " (Lipiansky, 1992 : 222). À l'inverse, une personne, qui ne trouve personne sur qui se "raccrocher", se sentira dévalorisée, exclue et rejetée. Il y a alors une dévalorisation de l'identité. Selon Erikson : " les dominés, les opprimés et les exclus (que ce soit socialement ou psychologiquement) ont tendance à intérioriser inconsciemment l'image négative que les dominants leur renvoient et donc de se percevoir à travers cette image " (Lipiansky, 1992 : 10). Paradoxalement, sur les réseaux d'ordinateurs, il n'y a pas (ou très peu) de dominés, d'opprimés et d'exclus. Chacun peut trouver son El Dorado dans des conférences, ou des "lieux", et entrer en communication avec des gens avec lesquels il ne se sentira pas exclu, avec lesquels il pourra partager ses passions quelles qu'elles soient. La personne aura plutôt tendance à intérioriser inconsciemment une image positive d'elle-même et du réseau ; par le fait même, elle enrichira son moi intime. Cette nouvelle assurance devrait se répercuter sur la perception qu'aura le sujet de son moi social et apporter un meilleur équilibre entre les deux. Il serait inopportun de spéculer sur les chances du moi intime de surpasser le moi social. Oser émettre ce genre d'hypothèse, si tôt, reviendrait à actualiser le mythe antagoniste de Big Brother, soit celui d'Isaak Asimov et de son roman "Face aux feux du soleil".
Ainsi le terme d'identité renvoie chez Erickson tantôt à "un sentiment conscient de spécificité individuelle, tantôt à un effort inconscient tendant à établir la continuité de l'expérience vécue et pour finir la solidarité de l'individu avec les idéaux d'un groupe. Le sentiment d'identité oscille donc pour lui entre un pôle représenté par l'idéal du moi et le Surmoi , marquant l'intériorisation des modèles sociaux, et un pôle traduisant la perception que le sujet a de lui-même dans son engagement au sein d'une réalité sociale mouvante (Lipiansky, 1992 : 11).
Si un individu se rend compte qu'il peut mieux exprimer sa spécificité individuelle à travers ses relations établies sur réseaux d'ordinateurs, il tendra à poursuivre l'expérience vécue. Ainsi il deviendra solidaire de ses compagnons virtuels et pourrait délaisser quelque peu ses relations sociales réelles, qu'il juge inintéressantes.
Maintenant un nouveau type de société naîtra des inforoutes. Contrairement à ce que l'on pense, l'inforoute ne donnera pas naissance à une société plus homogène. À cause de leurs caractéristiques, les inforoutes feront éclater la société actuelle et la répartiront en nouvelles unités dialoguant à partir de leurs propres réseaux, des unités s'organisant en paliers successifs : de grands groupes généraux, des groupes moyens spécialisés et de plus petits groupes aux intérêts pointus. En leur donnant la parole, les inforoutes deviendront des réseaux d'opinions (Harvey, 1995 : 16).
Afin de bien comprendre à quel niveau la communication entre les individus subit des changements, il me paraît opportun d'analyser les bases de la communication sociale, telles qu'établies par la majorité des psychologues sociaux. Nous verrons que certaines de ces bases n'existent plus dans le cyberespace. De ce fait, toute l'interaction sociale s'en trouve modifiée.
Il existe cinq facteurs qui peuvent jouer un rôle important dans le développement d'une relation (Gergen, 1984) : la proximité physique, l'apparence physique, la similitude interpersonnelle, la considération positive et l'information. Nous verrons que grâce aux réseaux informatiques, les deux premiers facteurs sont éliminés et que la relation commence, généralement, à travers les similitudes interpersonnelles.
L'effet de proximité est très important d'après les psychologues. Ils considèrent que plus une personne habite près de votre lieu de résidence, ou plus l'on côtoie une personne, alors plus on a de chance d'avoir une attraction envers elle et créer des liens d'amitié. Cependant, sur les réseaux, cette notion de proximité devient ambiguë, puisqu'elle ne peut être prise dans son sens géographique. On parle plutôt du cyberespace qui est un espace virtuel où la notion de distance est superflue. L'attraction vers une personne ne se fait plus par hasard, par un effet de proximité, mais plutôt par une attirance réciproque créée par des besoins communs. La barrière de la proximité pourrait cependant être remplacée par celle de la langue qui peut restreindre la navigation à des espaces culturels définis. Par exemple, les unilingues francophones pourraient restreindre leurs communications à l'autoroute électronique du Québec et aux réseaux francophones.
Ces échanges s'effectuent dans des localités électroniques à travers ce que nous appelons " les territoires imaginaires de la culture virtuelle ". De la richesse de ces territoires, des délais d'assimilation de leurs caractéristiques (langages, événements, icônes), de la durée des échanges virtuels, naîtra une nouvelle loi de base d'organisation des relations spatiales entre les groupes : la proxémique émotivo-perceptuelle (Harvey, 1995 : 44).
L'apparence physique est généralement un élément essentiel dans l'attraction initiale. Il est prouvé que les gens attirants ont plus de facilité à établir des contacts sociaux que ceux qui ne le sont pas. Il est aussi prouvé que les gens très attirants, selon les critères d'une société donnée, inspirent la méfiance des gens moins beaux, puisqu'ils les font se sentir inférieurs. Les gens très peu attirants sont généralement plus solitaires et moins populaires par leurs tendances à développer des complexes d'infériorité. Sur les réseaux d'ordinateurs, cette question n'a aucune importance lors d'un contact initial, puisqu'elle est imperceptible (du moins aujourd'hui). Le plus grand avantage des réseaux d'ordinateurs est certainement celui d'avoir détruit les barrières physiques et du même coup d'avoir éliminé bien des préjugés sociaux. La communication se fait par l'esprit. L'un des aspects les plus fascinants est l'obligation pour l'individu de se démasquer : le corps doit laisser place à l'esprit. Par exemple, les préjugés raciaux peuvent difficilement être applicables. Les différences raciales sont quasi indécelables sauf si l'on se fie à certains indices comme: le pays d'appartenance ou le nom propre s'il est mentionné. L'individu complexé par son apparence et souvent peu sociable pourra participer activement à la vie sociale sur les réseaux. Seuls ses commentaires et réflexions seront jugés. En conséquence, s'il veut s'imposer efficacement lors d'une présentation initiale, l'individu devra soigner la qualité de son message ainsi que celle de son texte pour compenser les indices manquant du langage non verbal. Le masque de Cyrano eut-il été plus laid, il aurait "nez en moins" pu conquérir, sans peine et l'esprit libéré, le coeur de la belle Roxanne.
La clé d'une bonne relation s'établit à partir du troisième critère qui est celui de la similitude personnelle, soit le partage des opinions : nos goûts et nos dégoûts. Ces similitudes joueront principalement sur l'attraction interpersonnelle. Il est important de noter que sur les réseaux d'ordinateurs, l'analyse de nos similitudes communes ne passe pas nécessairement par une communication directe avec la personne. Généralement, il est possible de consulter un résumé, une page web, qui nous permet de juger rapidement de nos similitudes réciproques. Si ce n'est pas le cas, on peut facilement passer à une autre personne sans heurt. D'autre part, l'attrait peut être stimulé par les écrits et les opinions d'une personne dans le cadre d'une conférence qui nous intéresse et, ainsi, porter notre jugement. Il est certainement plus facile d'entretenir une relation basée sur des similitudes communes sur les réseaux d'ordinateurs que dans nos réseaux sociaux, puisque nous irons directement vers des conférences qui exploitent nos intérêts quels qu'ils soient. Prenons l'exemple d'un passionné de musique d'opéra. Si les gens de son réseau social détestent ce genre de musique, l'individu en fera très peu mention dans ses discussions et devra accepter de vivre avec sa marginalité non exprimée; dans les réseaux, il se fera de nombreuses relations et pourra développer son sens critique de l'opéra et se sentir enfin compris.
La considération positive, quant à elle, est essentiellement la même dans les deux univers. Dans nos relations sociales, il peut s'agir d'un sourire, d'une bonne parole, d'un baiser, d'une marque de confiance, alors que, sur les réseaux, le simple fait d'entretenir une correspondance et de traduire nos sentiments sur l'écran sont des considérations positives, qui nous incitent à poursuivre l'échange.
Finalement, l'information est le support que l'on attend de quelqu'un dans une situation ambiguë. Certains préféreront une personne critique mais honnête alors qu'en d'autres circonstances, ils préféreront un encouragement chaleureux sans critique de soi. Je suppose que si la relation devient assez intime, sur les réseaux, on peut rechercher le même support émotionnel.
George Homans considère que : " les gens voient leurs sentiments pour les autres en termes de profit, c'est-à-dire en termes de la différence entre la quantité de récompenses qu'ils retirent d'une relation et le coût de celle-ci. Plus la récompense est grande et le coût minime, plus l'attraction est grande " (Gergen, 1984 : 76). Cette théorie est très intéressante si on la regarde par le biais des relations sur les réseaux d'ordinateurs, puisqu'on choisit ses relations en fonction de ses désirs, de ses besoins ou de ses passions. Cette relation ne peut être que profitable. L'interaction est basée sur ces besoins réciproques mais n'engage en rien les deux parties à un dévouement au-delà de ces limites. Le coût est donc minime, puisque la relation est basée sur une communication spécifique et le partage de passions communes. Si nous ne sommes pas intéressés par une personne parce qu'elle nous irrite, il est presque impossible que cette dernière vienne nous importuner à notre demeure. Donc, pas de surprise. La relation peut ne prendre place qu'uniquement dans le monde virtuel. On peut donc dire que, dans les réseaux d'ordinateurs, la récompense est supérieure aux coûts et ceci réciproquement.
Tout le monde sait qu'en chacun de nous se cache un être exceptionnel. Mais sous l'emprise de la normalisation sociale et des préjugés sociaux, plusieurs se sentent démunis, marginaux et mal perçus. Les conséquences peuvent se manifester par la réclusion sociale. Tout le monde a connu ce sentiment à un moment ou l'autre de sa vie. Les réseaux d'ordinateurs se présentent comme une bénédiction, comme le meilleur moyen de connaître des gens qui sont comme nous, qui ont les mêmes passions et qui désirent tout autant les exprimer et les exploiter. Les aspects les plus positifs des réseaux d'ordinateurs résident en leur pouvoir de provoquer, chez beaucoup d'individus, le renforcement de l'estime de soi et de l'individualisation et, ainsi, inciter à l'implication personnelle dans les débats et les conférences virtuels. Bref, ils peuvent être la source d'un grand enrichissement personnel et collectif.
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Dans ce chapitre nous avons, jusqu'à maintenant, observé les différentes mutations qu'ont connu les sociétés occidentales de même que les bases psychologiques de la communication sociale. Ces changements s'inscrivent dans la mouvance occidentale de l'après Deuxième Guerre mondiale. Ils ont conduit les Québécois d'origine française à vivre et à s'adapter en peu de temps à l'ère post-moderne et aux mutations identitaires qui la caractérisent. De toute évidence l'arrivée d'Internet dans le paysage québécois provoquera de nouveaux changements sociaux.
La population du Québec a cette particularité d'avoir connu des changements très rapides. Jusqu'aux années 60, l'Église joue un rôle très important dans la sphère sociale. Elle en maintient la cohésion et en est la régulatrice. À cette période, l'identité collective est celle de Canadiens-français catholiques et soumise au pouvoir du conquérant anglais par l'intermédiaire de l'Église. Après les différentes luttes qui ont conduit à la Révolution tranquille, le Québec se construit une nouvelle identité. Elle est basée sur un rejet de la tradition. Elle se particularise par une fierté et une approche de conquérant. Les Québécois décident de se prendre en main et commencent à revendiquer plus d'autonomie. Cette période marque également l'entrée du Québec dans la modernité:
L'accès à la modernité, la chose est connue, a eu pour résultat au Québec la reconfiguration de l'identité par laquelle les Québécois d'expression française s'étaient traditionnellement définis. De peuple aux accents ruraux et colonisés, imbu d'un imaginaire de soumission fait de repli sur soi, de peuple profondément ancré dans un territoire passéiste tenant lieu de seul rempart contre les humiliations de l'histoire, les francophones du Québec -les Canadiens-français- sont devenus en moins d'une génération peuple rebelle et conquérant, en quête d'un État-nation, embrassant à bras le corps tous les défis de la modernité (Salée, 1996 : 110).
C'est dans la modernité que se sont produit trois importants phénomènes de changement au Québec, clairement observables depuis une vingtaine d'années. Premièrement, il y a la revendication d'une identité collective québécoise qui ne cesse d'augmenter d'une génération à l'autre et ayant comme but la souveraineté. Deuxièmement, il y a à la fois montée de l'individualisation et pression homogénéisante dans le sillon de l'influence américaine omniprésente. Ces deux courants donnent à la fois l'impression d'un renforcement politique et d'une dilution sociale de l'identité collective, puisque la nouvelle culture de masse crée une homogénéisation par ses valeurs, son idéologie et ses produits de consommation. À l'opposé, elle offre un produit si varié qu'elle favorise la libre expression de soi et inspire l'individualisme et l'hétérogénéité. Il s'agit d'un premier paradoxe qui s'exprime au Québec par une recherche de pouvoir politique. Le corollaire de ce paradoxe : l'individu face à la collectivité peut se comparer au besoin du Québec d'affirmer ses différences face au Canada anglais. L'individu se rallie donc à la collectivité qui manifeste sa distinction mais, à l'intérieur de cette collectivité, l'individu est plus attiré par les besoins de masse mondialisés et néglige par le fait même tout ce qui fait sa culture et son identité, donc sa distinction collective.
Troisièmement, conséquemment aux deux premiers phénomènes, on remarque une rupture à plusieurs niveaux sociaux. Au niveau politique, nous avons une opposition faite entre les souverainistes et les fédéralistes, entre les Québécois francophones et anglophones, et cette rupture semble irréparable. Nous la retrouvons aussi dans les familles, entre les générations. Il y a également de grands fossés entre les classes sociales: les riches sont plus riches, la classe moyenne diminue puisque, dû au contexte économique précaire, l'on retrouve de plus en plus de personnes au chômage et à l'assistance sociale. Ce phénomène n'est pas unique au Québec. Il est présent à l'échelle mondiale.
On admettra aisément que nous vivons une période confuse, un interrègne dans l'histoire de la modernité dont nous cherchons à interpréter les signes et à saisir les formes. En effet, la fin de la guerre froide, les crises économiques et politiques de l'Europe, l'essoufflement de l'État providence dans l'occident développé, la dissémination mondiale d'artefacts culturels, la réémergence de conflits ethniques, nationaux et religieux, les destructions écologiques et le sous-développement endémique dessinent un état du monde et des lieux qui pourrait être hâtivement perçu comme un chaos qui signe la faillite sinon la fin de la modernité (Elbaz,1996 : 6).
Nous pouvons également mentionner la technologie pour expliquer, en partie, ce chaos. Les nouvelles technologies ont produit des changements dans l'économie des pays occidentaux. Elles permettent une meilleure gestion pour la bureaucratie, une plus grande production pour l'industrie, mais aussi plusieurs pertes d'emplois et requiert un perfectionnement que ne possèdent pas tous les travailleurs. Tout ce désordre nécessite un remaniement pour faire face au vingt et unième siècle.
Dans ce contexte général, ces phénomènes ont également eu un impact sur les individus, notamment les jeunes. Souvent désillusionnés, ils ont perdu confiance en l'État, aux chefs, à l'économie. Il n'est donc pas étonnant de les voir se refermer sur eux-mêmes et devenir de plus en plus individualistes. Mais l'individualité n'est pas nécessairement de mauvaise augure : " de l'image d'un ordre qui repose sur la tradition et sur la parole divine, on passe à cet individualisme qui est (...) la destruction de tout principe d'ordre et la porte d'entrée dans le monde de la volonté, de la liberté " (Touraine, 1996 : 12). Puisque cet ordre semble aujourd'hui devenu un chaos, chacun préfère trouver son bonheur ailleurs. C'est ici que l'ordinateur devient un outil pour se créer un nouvel ordre, de nouveaux réseaux sociaux, une autre vie (virtuelle). Le paradoxe entre individualité et collectivité se retrouve également sur Internet qui prend racine à travers le monde; dans ce sens, il suit le courant de la mondialisation. Cependant, c'est l'individu qui le fait exister, c'est lui qui diffuse l'information, qui réalise ses contenus. Il a la possibilité de manifester sa différence, sa culture, son identité et de les partager en collectivité. L'individualité, la mondialisation et le monde virtuel, ouvrent la voie à un nouveau territoire: le territoire du savoir, de l'intelligence collective, selon Lévy.
Dans cette section, j'expose les principaux résultats d'une enquête menée par Harvey en 1995. Nous verrons que la création de communautiques est la première étape d'une appropriation culturelle de la télématique et d'Internet. En date de cette enquête, l'efficacité professionnelle semblait être la première raison de l'appropriation des NTIC. Deux ans après l'enquête, il semble évident qu'elle est plus étendue à la population et vise à combler des besoin plus personnels.
L'appropriation culturelle d'Internet au Québec se fait, en partie, par le regroupement de ce que Harvey appelle la communautique :
Les communautiques virtuelles constituent l'un des éléments fondamentaux dans l'analyse de la diffusion et de l'appropriation des médias interactifs. On entend par communauté virtuelle, un ensemble de personnes constituant un réseau où les intérêts des membres se rejoignent et où l'on utilise un code de communication commun par des liens électroniques, des interfaces graphiques (icônes, textes, images, schémas). La communauté virtuelle est un niveau de conscience, c'est-à-dire d'interprétation, donc un niveau culturel ; c'est la communauté, autant que le petit groupe et l'individu, qui donne un sens à l'information (Harvey, 1995 : 29).
Le nouveau langage développé par les tribus informatiques s'avère être " une réappropriation des langues traditionnelles à travers de nouvelles contraintes et de nouvelles possibilités techniques ". Cela constitue une nouvelle forme de communion entre les membres du groupe : " les nouveaux mots utilisés par les groupes communautaires ne font pas qu'enrichir les contenus, ils produisent des signifiants culturels et renforcent la reconnaissance mutuelle de tous " (Harvey, 1995 : 48-49).
J'ai noté, dans l'ouvrage de Harvey (1995 : 104-118), quelques caractéristiques révélatrices de l'appropriation culturelle d'Internet. En voici les grandes lignes.
Premièrement, cette enquête nous démontre que la première raison incitant un individu à s'informatiser est de communiquer avec des amis, des collègues ou des clients ; la deuxième raison est professionnelle ; la troisième concerne l'accès à des banques de données. Harvey expose ensuite les raisons qui poussent les gens à participer aux messageries conviviales. Les réponses sont éloquentes et valent la peine de s'y attarder puisqu'elles sont le premier reflet des raisons poussant les internautes à créer de nouvelles tribus informatiques. Il s'agit :
Harvey signale que les principales raisons qui ont poussé les gens à s'abonner à un réseau télématique sont :
1. Pour communiquer avec des amis, des collègues ou des clients ;
2. Pour des raisons professionnelles (...) ;
3. Pour avoir accès aux informations des banques de données (...) ;
4. Pour utilisation dans le cadre d'un projet pilote ou pour expérimentation scolaire (...) ;
5. Par curiosité ou par goût de la nouveauté ;
6. Par désir d'apprendre l'informatique ;
7. Pour être en contact avec des groupes et des organisations (entreprises etc. ) ;
8. À cause de la publicité, du bouche à oreille (...) ;
9. Pour gérer, décider, coordonner, transiger ;
10. Pour le divertissement et les loisirs et pour faire des contacts et des rencontres.
(Harvey,1995 : 109)
Il ressort que la majorité des répondants optent pour un accès à la télématique principalement comme outil de travail. Je doute fortement que les raisons soient les mêmes aujourd'hui. Parce que l'accès à la télématique, aux babillards électroniques et à Internet, à cause de la baisse des prix d'accès et des équipements plus performants, a connu un engouement au cours des deux dernières années. Il sera intéressant d'observer, dans mon enquête, la remontée, plus que probable, de l'intérêt à se brancher à Internet pour des raisons de divertissement, de loisir et de rencontre.
Harvey mentionne également que ce qui pousse les gens à s'informatiser vient généralement d'une pression sociale. Ne pas être branché est un signe de retard ou de lenteur : la personne peut être jugée inefficace et incrédible sans compter que cela enlève du prestige au niveau de son statut social. C'est de plus en plus vrai au niveau des exigences d'emplois, notamment en enseignement, en secrétariat, etc.
Harvey expose, par la suite, les raisons qui incitent les personnes à communiquer en groupe par réseaux d'ordinateurs :
1. Pour communiquer et échanger des informations en groupe ;
2. Pour l'efficacité de la commodité des réseaux ;
3. Pour la rapidité (...réunions, diminuer les délais d'acheminement de l'information ;
4. Pour contrer les grandes distances et l'éloignement géographique ;
5. Pour faire de la recherche, etc.
Il dénote cependant des difficultés, des pertes de certains aspects de la communication qui est importante dans une relation face à face, notamment dans les réunions d'affaire. Entre autres choses:
Cependant les usagers ne sont nullement ennuyés par les habituelles craintes de déshumanisation. Ils y perçoivent, au contraire, de nombreux avantages : " les usagers semblent en apprécier la rapidité, la facilité, la sécurité avec laquelle ils peuvent faire des liens et des rencontres. La communication par les réseaux apparaît comme une manière plus directe d'aller au coeur de la pensée et des émotions de l'autre " (Harvey, 1995 : 111). Au niveau du peuple, et plus spécifiquement sur le réseau Internet, les arguments dénoncés comme nuisibles en affaire, peuvent aussi bien se changer en avantages, puisque cela permet une ouverture sur le monde qui était quasi inexistante auparavant. Par exemple, Internet peut nous aider à faire connaître notre pays, promouvoir la langue française et permettre l'expérimentation sociale avec des Internautes provenant d'ailleurs et qui n'ont jamais visité le Québec. Par Internet, ils pourront apprendre à nous connaître et ceci réciproquement.
Finalement, Harvey a questionné les répondants sur l'impact futur de la télématique dans notre société, les réponses reçues s'avèrent positives :
74 % des gens pensent que la télématique introduira des changements profonds dans les modes de vie. Ainsi, 79% des répondants affirment qu'elle s'imposera comme forme de communication. (...) estiment qu'elle ne menace pas réellement la vie privée (72%), qu'elle augmente l'accès personnel à de nombreux services et même qu'elle ne diminue pas les contacts sociaux traditionnels (71%). Un bon nombre de nos répondants (54%) considèrent en effet, qu'en définitive, la télématique ne sera réservée qu'aux gens qui ont de bons revenus. Elle constituerait donc à ce chapitre, un élément d'accentuation des clivages sociaux. (...) 46% des répondants sont en désaccord avec cette possibilité (Harvey,1995 : 116).
La conclusion de cette enquête signale que nous sommes en présence de "l'émergence de nouveaux comportements dans un environnement informationnel et communicationnel " (1995 : 116). L'enquête dénote une réelle appropriation de Nouvelles Technologies de l'information et de la communication. C'est à travers sa capacité à communiquer que l'humain a transmis, de génération en génération, sa culture et son identité. La télématique et Internet par leur aspect interactif modifieront considérablement les bases de la sociabilité et créeront de nouveaux besoins. La télématique provoquera une nouvelle forme de socialisation de ces besoins : " de plus en plus de chercheurs pensent que la télécommunication dans sa version plus télématique s'ouvre sur la créativité, le changement et qu'elle crée, avec la communication et l'organisation, de nouvelles dynamiques et de nouvelles structures sociales comme les communautés virtuelles " (Harvey,1995 : 166).
Est-ce que les données de cette enquête ont grandement changé depuis deux ans ? L'appropriation est-elle maintenant plus sociale et plus culturelle, basée notamment sur des échanges d'intérêts personnels. Je tenterai d'en évaluer la progression au prochain chapitre.
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Nous avons pris conscience, dans ce chapitre, d'éléments forts intéressants justifiant la mutation identitaire que subissent le Québec et le monde occidental. Premièrement, les différentes révolutions sociales qu'a connu le monde occidental, il y a une trentaine d'années, a provoqué le rejet des bases normatives de la société. Par la suite, la mondialisation à ouvert la porte au pluralisme et à contribué à l'effervescence de l'individualisme qui semble avoir atteint son apogée dans la postmodernité. Aujourd'hui, les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication, caractérisées par leur pouvoir décentralisant, ont légitimé l'expression individualiste grâce à Internet. Ce dernier facteur à apporté un vent de panique puisqu'il inspire la dilution des rapports sociaux et la perte de l'identité. Deuxièmement, selon les théories psychanalytiques, il est démontré que l'expression du moi intime additionné à la reconnaissance d'autrui, apporte un meilleur équilibre personnel entre le moi intime et le moi social et crée une extériorisation de la personne plutôt qu'un refoulement. Cet autre facteur perpétue les craintes de désagrégation du lien social puisque les réseaux d'ordinateurs, en revalorisant l'expression individualiste, inspirent le rejet du réel au profit du virtuel. Troisièmement, nous avons observé comment se sont accomplies, par la Révolution tranquille, les changements sociaux dans le Québec moderne : il y a eu une reconfiguration de notre identité traditionnelle, celle de canadiens-français, par la revendication d'une identité québécoise. L'identité sociale construite autour d'un noyau représenté par le gouvernement et la religion, s'est déconstruite à travers le rejet des valeurs religieuses et de l'État fédéral pour suivre le courant mondial de l'individualisation. Finalement, il s'en suit un revirement de situation puisque nous observons, sur Internet, la reconstruction de la socialité autour de nouvelles bases sociales. En effet, le regroupement d'individus autour d'intérêts communs a entraîné la création de communautiques et la naissance du Néo-tribalisme. Ces regroupements d'internautes sont basés sur de nouvelles formes de relations sociales qui substituent le social rationalisé par une socialité empathique.
Notre dernier objectif était de découvrir, conséquemment à l'analyse des facteurs de l'expression du moi intime/moi social et individualité/néo-tribalisme, quels sont les premiers signes de changements identitaires et culturels décelables dans le discours des internautes québécois. Nous en traitrons au chapitre suivant.
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