
" Most recently, the computer has
become even more than tool and mirror:
We are able to step through the looking glass.
We are learning to live in virtual worlds. "
Sherry Turkle
Dans ce troisième chapitre, j'analyse les principaux enjeux concernant l'appropriation du Nouveau Monde Virtuel. Je débute par une présentation de ce monde et des nouveaux colons qui le peuplent. Ensuite je fais une simulation de débat concernant l'appropriation du pouvoir et les enjeux sociaux. Je conclus par une explication de ce que pourrait être la future Société du savoir en tant que moyen de résistance entre les mains du peuple.
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Le développement du réseau Internet offre de nouveaux défis aux sociétés contemporaines. Dans les prochaines pages, j'expose les principaux facteurs qui démontrent le potentiel de l'appropriation culturelle d'Internet au plan social.
L'impérialisme américain est un danger signalé par plusieurs intellectuels. L'ordinateur a souvent été ciblé comme l'outil par excellence de la réalisation finale de cette menace puisque la structure même, la machine, les logiciels et les réseaux, ont été conceptualisés et sont exploités, en grande partie, par les Américains. Cependant, à travers son utilisation, l'ordinateur est devenu synonyme de pluralité et de diversité. La solution pour combattre l'impérialisme américain demeure entre les mains des sociétés et des cultures distinctes, par la création des réseaux à l'image de leur population et de leur culture. L'ordinateur a tout le potentiel pour être un puissant diffuseur culturel et identitaire. Il ne restera ensuite qu'à souhaiter retrouver sur les réseaux la tolérance de ces différences.
Voilà pourquoi nous envisageons un avenir plus clair grâce à l'inforoute (plutôt qu'autoroute électronique qui fait référence à la notion de contenu). Utiliser l'expression inforoute met de l'avant la notion d'information. Elle mène à la société de l'information :
dans la pratique, une société où l'information est la valeur primordiale, cela donne une société impitoyable qui demande un engagement, non plus seulement physique, mais aussi intellectuel. Ceux qui sont incapables de cet engagement intellectuel -ou qui le refusent- sont laissés pour compte (Rens, 1995).
L'inforoute a le pouvoir de permettre une communication entre toutes les classes sociales et entre les sociétés, à condition d'avoir accès à la machine et d'être branché. Elle devrait permettre l'ubiquité planétaire. Le jour où ces aspirations se réaliseront, nous serons certainement plus politisés, nous participerons à une réelle démocratie et nous serons plus conscients de notre propre réalité et de celle des "autres". C'est là que le débat pourra reprendre la place qui lui est dû. Dès cet instant, tous les espoirs seront permis.
Nous avons maintenant l'opportunité de construire de nouvelles communautés virtuelles, dans lesquelles les gens du monde entier pourront participer et échanger sans nécessairement avoir de contacts physiques. C'est la base de ce que Lévy (1994) appelle l'intelligence collective ou encore la nouvelle société du savoir. Bien sûr, cela peut sembler froid comme échange, mais combien de personnes ont réellement la chance d'échanger avec des gens habitant hors de leur ville, de leur région, de leur pays ? Il faut en convenir, très peu. De plus l'image que nous avons des "autres" est souvent très stéréotypée et ethnocentrique. On peut même affirmer que c'est très souvent une vision américanisée de l' "autre" qui arrive jusqu'à nous. Les Russes sont maintenant nos amis et les Arabes nos nouveaux ennemis ; les Africains crèvent de faim et les Japonais font de sacrés bons vidéos. Enfin bref, on ne connaît que ce que l'oncle Sam laisse transparaître. Aujourd'hui, grâce à Internet, il est possible d'entrer en contact avec de nombreuses cultures (pas toutes mais espérons que cela viendra) et échanger. Nous pourrons enfin laisser la chance aux différentes sociétés d'exprimer elles-mêmes leurs cultures, leurs identités, leurs réalités telles qu'elles les conçoivent et jeter aux poubelles les images mythifiées et préfabriquées.
Grâce aux réseaux numériques, les gens échangent toutes sortes de messages entre individus et au sein de groupes, participent à des conférences électroniques sur des milliers de sujets différents, ont accès aux informations publiques contenues dans les ordinateurs participants au réseau, disposent de la puissance de calcul de machines situées à des milliers de kilomètres, construisent ensemble des mondes virtuels purement ludiques -ou plus sérieux-, constituent les uns pour les autres une immense encyclopédie vivante, développent des projets politiques, des amitiés, des coopérations... (Lévy, 1994 : 9)
Aujourd'hui, c'est l'espace que l'on a aboli en faisant entrer le monde entier dans nos maisons grâce aux ordinateurs et aux réseaux de communications. Cette période est un tournant majeur pour l'humanité. Tous nos systèmes sociaux, nos systèmes de valeurs, nos identités, autant individuelles que collectives, connaîtront une mutation sans précédent. Il ne restera plus qu'à découvrir si cela provoquera un renforcement ou une dilution de l'identité. Dans un cas comme dans l'autre, notre action le déterminera:
désormais tout se passe comme si nous étions entrés dans un rhéomorphisme [8] généralisé, les formes s'écoulant dans un flux ininterrompu, entraînant aussi bien notre identité, notre esprit que notre propre corps, tout au moins son image (Berger, 1995 : 52).
Pour l'instant, l'appropriation d'Internet se fait principalement par la classe moyenne des pays développés. Elle crée un réseau de plus en plus représentatif de leur culture et de leur identité. Comme exemple d'une forte appropriation culturelle d'Internet, nous n'avons qu'à observer ce qu'en font les Juifs de la diaspora. Ils ont, d'une certaine façon recréé virtuellement la terre de Sion : un sous-réseau utilisant la langue hébraïque, qui permet à ses membres de communiquer et participer à leur cause sociale. Les nations amérindiennes sont également très présentes dans le Cyberespace. Leurs sites sont très révélateurs de tous les aspects de leur culture et de leurs revendications. Selon moi, les sites amérindiens sont un exemple à suivre puisqu'ils sont de véritables diffuseurs culturels et non commerciaux tels que la majorité des sites occidentaux.
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Le Nouveau Monde Virtuel est plus que jamais en processus de colonisation. Dans les prochaines pages, je développe les principaux enjeux concernant l'appropriation d'Internet. Nous ferons également connaissance avec les principaux groupes de nouveaux colons et nous prendrons conscience de leurs intérêts et actions dans le développement d'Internet.
L'évolution du monde contemporain s'est déroulée jusqu'à présent sur deux territoires géographiques. Le premier fut le vieux continent, régi sur le mode féodal, donc par une élite monarchique (déterminée par Dieu) qui avait le contrôle sur la population. Un deuxième territoire s'est ajouté avec la découverte des Amériques. Le Nouveau Monde, abolissant le système féodal, a créé un nouveau système démocratique basé sur l'égalité et les droits de chacun, dans le cadre d'une économie capitaliste. Ce système n'est pourtant pas tellement différent du précédent puisqu'il est également constitué par le pouvoir d'une élite, liée par l'argent, qui contrôle le peuple.
Depuis, un Nouveau Monde Virtuel a récemment surgi : Internet. Ce nouveau monde virtuel inspire autant d'espoirs de changements sociaux avec un avenir basé sur de nouvelles valeurs que ce que la découverte des Amériques a pu représenter pour ses premiers colons. Ce monde est actuellement en construction et les idéaux des nouveaux colons du Monde Virtuel entrent en conflit avec les tenants du monde moderne. Il y aura une nouvelle révolution, reste à savoir qui en sera le vainqueur.
Nous faisons face à un conflit entre les nouveaux colons du Monde Virtuel qui veulent établir un ordre basé sur une coopération internationale et, de l'autre côté du miroir, le système actuel, composé d'élites, de gouvernements et d'industriels qui échafaudent des plans machiavéliques afin de s'emparer du Monde Virtuel. Le conflit entre ces deux instances se déroule sur deux ordres de réalités : le réel et le virtuel.
Les débats portant sur le développement d'Internet sont de plus en plus présents sur les réseaux. Pour l'instant, l'élite intellectuelle en expose les grandes lignes et dirige les débats, tout en insistant grandement pour que la population d'internautes se manifeste et participe. Les plus optimistes, comme Pierre Lévy, prônent "l'intelligence collective" ce qui veut concrètement dire : un monde basé sur l'accès et le partage des connaissances ; un monde où les citoyens sont en constante interactivité. "L'intelligence collective" implique une participation grandissante de la population aux questions sociales, ce qui pourrait nous entraîner vers une "conscience collective". Le pouvoir du peuple se manifestant sur Internet finirait par se transférer dans le monde réel. L'élite internaute s'évertue donc, dans un premier temps, à faire comprendre aux nouveaux colons les potentialités qu'offre ce nouveau monde et, dans un second temps, à les sensibiliser aux stratégies de l'élite du monde réel qui veut s'approprier le monde Internet.
Dans le monde réel, les pouvoirs publics s'emploient, par un plan subtil, à contrôler l'opinion publique. Leur stratégie est de dénoncer avec force et régularité les méfaits notables sur Internet : la circulation de la pornographie, l'implication de la mafia, les transferts illégaux d'argent, les sectes, etc., le tout accompagné de divers potins et rumeurs. Le but est de créer la consternation dans l'opinion publique et faire admettre qu'il est nécessaire que le gouvernement obtienne le contrôle des réseaux, sinon cela ne pourra que dégénérer. En s'appropriant le contrôle du Nouveau Monde Virtuel, l'État assurerait sa continuité et, associé aux industriels, aurait l'occasion de poursuivre sa domination en faisant d'Internet un nouveau marchérentable, basésur l'échange des biens, soit une sorte de catalogue Sears planétaire. En ayant le contrôle absolu de l'information qui y circule, c'est-à-dire en se faisant juge de ce qui est malsain pour les... intérêts de la population, il maintiendrait le même genre de contrôle qui caractérise le système actuel.
Les intellectuels du Monde Virtuel s'évertuent à dénoncer ces tactiques afin que le monde virtuel ne devienne pas le pâle reflet de la société actuelle. Tout nouveau monde attire sa part de mercenaires, et ils ne sont ni plus ni moins présents dans le monde virtuel que dans le monde réel. L'important est d'établir les bases de ce monde qui sont la liberté d'expression et l'interaction sociale, et de se battre pour les conserver.
Nous avons pris conscience de l'enjeu principal qui est débattu sur les deux plans de la réalité. Il semble donc évident que la population doit être conscientisée le plus rapidement possible afin qu'elle prenne position dans ces débats. Parallèlement, il est important de construire les structures du Nouveau Monde Virtuel et de réfléchir sur l'impact qu'elles pourraient avoir sur nos vies et les sociétés.
Je présente maintenant, sous forme de débat, les pensées, les critiques et les philosophies de ce que j'appelle l'élite intellectuelle du cyberespace. Cette élite est composée de personnes connues des domaines scientifiques et d'autres, inconnues, qui participent et font vivre le cyberespace par leurs actions diverses et qui ont à coeur l'avenir du Cyberespace.
Les colons du monde virtuel pourraient être classés en plusieurs catégories importées du monde réel. Pour n'en nommer que quelques-unes, disons qu'il y a les serviteurs de l'État qui, évidemment, cherchent à contrôler les populations grâce à ce nouveau média ; les industriels qui s'approprient le réseau afin de créer un nouveau marché mondial et mettre leurs entreprises à la tête du monde (et au-dessus du gouvernement) ; les activistes qui se servent d'Internet pour défendre une cause sociale ; les perturbateurs qui entretiennent des sites controversés : pornographie, fascisme, sectes etc. ; la population générale, les internautes qui cherchent de l'information, des relations, des activités diverses ; et ceux qui nous intéressent particulièrement : les intellectuels et artistes, qui réfléchissent sur les potentialités et les usages des Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication (NTIC), participent à la création du Nouveau Monde Virtuel. Chacun de ces regroupements prend la forme d'une bande, c'est-à-dire qu'il s'inscrit dans une structure horizontale, égalitaire, et non hiérarchique, tout à l'image d'Internet.
Dans les sociétés tribales plus importantes, la structure de la bande se manifeste par des clans à l'intérieur de la tribu, ou par des solidarités comme les sociétés secrètes ou initiatiques, les sociétés de chasse ou de combat, les sociétés mâles ou femelles, les "républiques d'enfants", etc. Si la famille nucléaire est produite par la pénurie (et l'avarice en résulte), la bande est produite par l'abondance - en résulte la prodigalité. La famille est fermée, par la génétique, par la possession par l'homme de la femme et des enfants, par la totalité hiérarchique de la société agraire/industrielle. La bande est ouverte - pas à tous, bien sûr, mais au groupe d'affinité, aux initiés voués au contrat de l'amour. La bande n'appartient pas à une hiérarchie plus grande, mais fait plutôt partie d'une structure horizontale de coutumes, de familles élargies, d'alliances et de contrat, d'affinité spirituelle (Bey, n.d. : 5). [9]
La bande c'est aussi ce que Harvey appelle la communautique, c'est-à-dire des rassemblements de gens sur Internet partageant des intérêts communs, dont l'aspect fondamental est d'être le miroir de notre propre image. Voyons maintenant quelques-unes des bandes qui participent à la conception et à la création d'Internet.
La définition la plus générale d'un Cyberpunk est : toute personne qui navigue sur le Web en pensant, en écrivant et en réalisant de l'art à partir des médiums technologiques. On leur attribue le pouvoir de concevoir le futur beaucoup plus clairement que leurs contemporains et de vouloir changer le monde.
Les Cyberpunks sont apparus en 1984 avec le roman de William Gibson Neuromancer, en prenant le slogan des Punks d'Angleterre de la fin des années 70 : le "No Future". En regardant le chaos qui attend l'humanité dans les films de science-fiction, comme Blade Runner et Mad Max, Gibson a imaginé un échappatoire qui est devenu le Cyberespace. Ses disciples ont ensuite reporté cette fiction dans les réseaux d'ordinateurs et, de là, sont nés les Cyberpunks.
Le groupe qui fait le plus parler de lui, dans les médias et dans le Monde Virtuel, est certainement delui des Hackers. Ces derniers sont divisibles en sous-groupes : par exemple les Crackers, les Swappers, les Cypherpunks, et ils mènent tous un combat similaire, mais en visant des cibles ou en posant des actions différentes. Les Hackers sont généralement des professionnels de l'informatique et de la programmation qui ont comme jeu préféré de déjouer la sécurité des systèmes informatiques des gouvernements et des compagnies. Leur action peut être uniquement ludique ou contestataire.
Les Hackers font régulièrement parler d'eux à travers le monde. Qui n'a jamais entendu parler de ces jeunes qui réussissent à percer la sécurité des systèmes informatiques... Au début, leur action était plutôt innocente : réussir à entrer dans un système complexe était l'unique but du jeu. Puis, leur action devient de plus en plus politique, le but ultime étant alors de rendre publiques des informations confidentielles du gouvernement ou, encore, de rendre des logiciels ou des produits informatiques accessibles gratuitement à la communauté d'Internautes. Dans les deux cas, les victimes crient au scandale, au piratage, et la presse dénonce.
L'image que les gens ont des Hackers est relative à leur position dans la société. Ceux qui défendent et tentent de protéger le système actuel perçoivent les Hackers comme des cafards qui détruisent et volent les compagnies de logiciels, comme des gens qui ont pour seul but d'anéantir le système et de créer l'anarchie. A l'opposé, bien des gens encouragent l'action des Hackers puisqu'ils revendiquent le droit à l'information libre. L'idéologie des Hackers pourrait se résumer comme suit : ils contestent la structure sociale et le cadre économique qui gouvernent nos sociétés. La visée profonde des Hackers est de reprendre l'information aux puissants pour la rendre accessible au commun des mortels.
Le problème est que cette société m'a conditionné à croire qu'on avait le droit de posséder l'information, comme la terre ou l'argent, ou comme les Grecs ou les éleveurs de coton sudistes purent croire qu'on avait le droit de posséder DES GENS. Ils appelaient ça l'esclavage. Je réalise que je suis un esclave de la société qui contrôle l'information. Parce que c'est de cela qu'il est question. De contrôle. Complet absolu indiscutable contrôle (...). Nous sommes des hors-la-loi, branchés et connectés. Nous ferons naître une ère nouvelle. A nos yeux, l'information électronique n'est pas un symbole ou un statut, ou une façon de gagner de l'argent et la considération générale, mais une extension de l'esprit humain (Fisher, n.d. : 5).
Les Hackers sont reconnus comme étant à la fois dans la technique et contre la technique puisqu'ils travaillent et créent grâce à la technologie tout en contestant les formes de son usage actuel. Un vrai Hacker ( appelons-le le Cyber-Robin-des-bois ) ne fera jamais payer l'information. Au contraire, il la distribuera ou l'échangera généreusement.
Une autre vision, mystique celle-là, plane sur la tête des Hackers qui se qualifient eux-mêmes de sorciers, et pour cause:
abstruse computer programs are not all that dissimilar from blasphemous incantations; electrical logic diagrams often look like mystical Tables of Correspondences from olden times; complex systems are inevitably suspect to the interference of unguessable entities variously called "bugs", "glitches", or "gremlins". The technoshaman/computer hacker knows that he is part of an elite whose knowledge is mystifying undecipherable to the general public, and that society has placed an almost religious faith in the power of computers to solve the problems of society, from traffic routing and personal communications, to psychiatric diagnosis and aiding athletic performance... (Mizrach, n.d.-d : 3).
Les Cyberpunks, les Hackers et certains internautes travaillent de connivence dans l'espoir de faire d'Internet un territoire libre basé sur l'accès inconditionnel à l'information, sur le respect des droits et libertés de chacun et sur l'implication sociale.
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Dans les prochaines pages, je simule un débat opposant les Cyberpunks (les progressistes) aux conservateurs. J'y aborde les questions essentielles des enjeux sociaux d'Internet. Par la suite, j'explique l'optique des visionnaires progressistes qui comptent créer la Société du savoir comme moyen de résistance au pouvoir.
À l'aube du troisième millénaire, plusieurs territoires font face à des enjeux déterminants pour l'espèce humaine : le territoire géographique qui est toujours la proie de guerres idéologiques, économiques ou politiques ; le territoire extra-terrestre, tremplin vers de nouveaux territoires inconnus ; le territoire du corps humain qui est devenu un véritable laboratoire médical et biotechnologique ; et le territoire virtuel dont les enjeux sont la prise de possession, l'accès et le contrôle. Lorsqu'on envisage d'analyser l'avenir des sociétés humaines, il paraît essentiel de tenir compte de toutes les variables possibles mais, comme chacun possède sa propre spécialité, on a l'impression qu'il est impossible de faire une analyse exhaustive.
Revoyons l'essentiel du conflit, tel qu'expliqué au deuxième chapitre, entre les pessimistes (conservateurs) et les optimistes (visionnaires progressistes). Ceux qui ne croient pas que l'informatisation puisse entraîner une meilleure destinée pour l'humanité basent principalement leurs allégations sur l'histoire. L'histoire nous démontre qu'il y a toujours eu appropriation du pouvoir par une élite qui maintient sa domination sur le reste du monde. Pour les conservateurs, l'informatique est le nouvel objet de pouvoir, peut-être même le plus puissant jamais inventé, et il n'y a aucune chance que le peuple se l'approprie. Les plus optimistes, quant à eux, croient au contraire, que le peuple a la possibilité, pour la première fois, de s'approprier le nouvel objet de pouvoir. En agissant sur son contenu, il pourra prendre une place plus importante dans les décisions sociales et ainsi avoir une meilleure emprise sur sa destinée. Jamais auparavant dans l'histoire, l'humain n'a eu la possibilité d'être aussi présent, en temps réel, à la grandeur du monde. Jamais il n'a eu la possibilité de participer à travers un réseau de l'ampleur d'Internet, à la vie sociale, communautaire, nationale et internationale. Ceci est la raison principale qui permet aux plus optimistes de croire que peut-être l'histoire ne se répétera pas.
Dans cette section, j'aborde la question de l'appropriation du pouvoir d'Internet qui est présentement l'enjeu majeur débattu sur les deux ordres de réalité.
Virilio (Lacroix, n.d.-b) se considère comme un dromologue, c'est-à-dire qu'il étudie les effets de la vitesse dans différents domaines. Il a pu observer quatre grands moteurs : les moteurs à vapeur, à explosion, à l'électricité et le tout nouveau moteur informatique. Chacun de ces moteurs a apporté une mutation de la production, mais aussi de notre conception et de notre vision du monde. Aujourd'hui l'énergie cybernétique du moteur informatique vient relayer l'énergie électrique, en ce sens que l'énergie électrique va à sens unique alors que l'énergie cybernétique est à double sens et se meut en temps réel. Or, le moteur informatique, grâce à la télématique et au transfert instantané et à distance des informations, devrait nous entraîner dans une révolution totale du monde. Une révolution, tout au moins, de la même envergure que celle qu'a provoqué le moteur électrique dans la réalisation du monde industriel. Le facteur-clé de cette nouvelle révolution est l'action en temps réel :
le transfert de l'être à distance remet en cause la base de la philosophie. Le fameux "être" s'accompagnait du "ici et maintenant". (...) Actuellement, le maintenant l'emporte sur le ici. Je peux être ailleurs tout en étant ici, mais dans le même temps. "Ici", espace réel, cède la place à "maintenant", temps réel. Le lieu ne compte plus, c'est important. Le temps réel est une manière d'entrer dans le temps mondial (...). Les technologies télématiques dissolvent le territoire du monde, (l'espace réel) et réduisent le monde à un point nodal (le temps réel) (Lacroix, n.d.-b : 2).
Virilio ajoute que, dans toute société animale, la vitesse supérieure est une arme. Il est persuadé qu'avec un temps d'interactivité mondiale absolue, nous créerons une société cybernétique. Le cyberespace deviendra objet de pouvoir. Il y a eu une tyrannie de l'espace réel, il y aura maintenant une tyrannie du temps réel :
autant la mondialisation des échanges d'homme à homme est une chose merveilleuse, autant l'interactivité mondiale est à mon avis une chose redoutable. (...) Mais je redoute la suprématie d'un temps mondial unique, d'un temps cosmique d'unification appliqué à la terre. Car l'unification est forcément tyrannique. (Lacroix, n.d.-b : 2).
Là où Virilio se fourvoie, c'est lorsqu'il affirme que la vitesse absolue, que permettent d'atteindre les réseaux informatiques, est une embûche à la démocratie parce que l'immédiateté de l'action qui s'y déroule nous condamne à la réaction aux dépens de la réflexion :
mais la vitesse absolue, l'immédiateté, le "live", sont les caractéristiques de l'autocratie, c'est-à-dire de Dieu. Il y a un centre absolu. Tout voir, tout entendre, tout savoir, c'est le divin, ce n'est pas l'humain. C'est l'autocratie même. Quand il n'y a plus que des réflexes conditionnés par l'immédiateté, il n'y a plus de démocratie possible (Lacroix, n.d.-b : 6).
Je ne vois pas du tout en quoi la réflexion pourrait être annihilée aux dépens de la réaction. Il est bien connu que, de nos jours, les sociétés occidentales capitalistes évoluent à une vitesse infernale, à tel point que la population est beaucoup moins avancée que sa société. Le cyberespace n'implique aucunement une présence soutenue de 24 heures sur 24 de chacun de ses citoyens. Au contraire, il devrait permettre aux citoyens de se réunir pour trouver collectivement une façon de suivre et de participer plus activement à la marche du temps. Il devrait permettre, et c'est certainement le plus grand avantage du cyberespace, de faire l'information au lieu de subir la désinformation. Donc l'immédiateté n'implique aucunement la perte de la réflexion, elle permet seulement une action collective. L'immédiateté devrait également nous éviter de nous laisser berner par les petites actions quotidiennes du pouvoir qui, en se multipliant, peuvent causer de grands torts à long terme. "Il vaut mieux prévenir que guérir" dit le proverbe ! De plus, n'est-ce pas l'idéal de l'humain que de se rapprocher le plus possible de l'image de Dieu ?
Leary et Barlow ne sont pas du tout d'accord avec les arguments de Virilio, puisque selon eux" les réseaux d'ordinateurs ne prennent en compte ni lieux, ni frontières ; le Cyberspace est fondamentalement sans nationalité. Et quand les réseaux couvriront la planète, il sera difficile à une tyrannie locale de les supprimer. (...) Le Cyberspace est plat, il n'y a pas de hiérarchie " (Leary et Barlow, 1989 : 2).
Toute nouvelle technologie amène la conquête d'un territoire plus grand. Le nouveau territoire à conquérir prend la forme d'une ville mondiale virtuelle, que les informaticiens appellent le télécontinent, qui se constitue à travers Internet et ses sous-réseaux.
À partir de ses constats, Virilio (Lacroix, n.d.-b) croit que nos sociétés font face à des menaces de désensibilisation, de déréalisation (par les techniques du virtuel et de la simulation qui nous feront perdre notre sens commun) et finalement de désagrégation du lien social. Weissberg , pour sa part, remet en cause le concept de déréalisation en lui opposant quelques affirmations sur la portée réelle du cyberespace:
- Nos références ne sont pas annihilées par les nouveaux transports technologiques.
- Le virtuel ne remplace pas le réel mais s'y mélange.
- Comme toutes les technologies, la réalité virtuelle exerce un effet retour sur nos perceptions.
- Il est impossible d'imaginer un état naturel, pré-technologique, de la communication.
- On peut observer de sérieuses limites à la cybernétisation sociale.
- Enfin la crise de la culture de flux fait émerger une logique qui tend à ralentir la communication (Weissberg, n.d. : 2).
Weissberg nous dit à travers ces quelques points qu'Internet ne détruira pas nos références mais nous permettra d'en développer de nouvelles. Notre esprit ne se perdra pas dans le cyberespace. Nous garderons tous les pieds sur terre. Nos liens sociaux ne seront pas forcément annihilés. Ils pourraient au contraire être renforcés et multipliés. Comment Virilio peut-il condamner les effets de l'interactivité alors qu'elle est reconnue comme étant la base de la réelle démocratie?
Virilio (Lacroix, n.d.-b) impute cette tyrannie, presque inévitable, à la faible culture technique de la population et à l'absence de démocratisation de cette culture. Les populations étant inconscientes du pouvoir de cette nouvelle technique révolutionnaire, elle se feront inévitablement berner par les puissances mondiales qui organisent déjà leur plan d'attaque. Ce plan nous est présenté par Petrella : la supposée société de l'information n'est en fait qu'une techno-utopie explicative et légitimante du capitalisme mondial visant la création de l'espace marchand mondial unique (the global market place). Ce sont, en fait, les entrepreneurs et les dirigeants politiques qui ont proclamé dans les années 60 :
que les nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC) allaient bouleverser non seulement la production des biens et des services, mais aussi l'ensemble des principes, des règles et des mécanismes de fonctionnement du corps social, pour donner naissance à une nouvelle société. La nouvelle société de l'information allait assurer une amélioration généralisée de la qualité de la vie, une plus grande créativité individuelle et collective, davantage de participation et de démocratie, une plus grande intégration sociale et culturelle. Interactivité et convivialité allaient devenir les mots-clés de la société. L'organisation du territoire d'un pays et des villes allait changer. Et, surtout, le travail humain allait être transformé, enrichi, libéré des contraintes physiques et matérielles les plus sévères (Petrella, 1996 : 19).
Mais ne nous affolons pas ; tout ceci ne serait qu'un gros fromage dans la trappe capitaliste. En proposant, grâce au développement des nouvelles technologies, un avancement social majeur, l'élite s'assure l'approbation du peuple inconscient des réelles intentions des magnats de ce monde. Ces intentions sont de construire les infrastructures nécessaires pour développer un nouveau marché de nouveaux produits et services, de créer une compétition mondiale sans merci en cherchant à réduire les coûts et la main d'oeuvre, bref, de "s'en mettre plein les poches".
Selon les nouveaux maîtres du monde, la société de l'information appelle de nouvelles formes de régulation allant au delà de l'État. La régulation doit être laissée au marché global autorégulateur. Et la boucle est bouclée. Le capitalisme mondial se retrouve non seulement légitimé par la société de l'information, mais on lui donne la possibilité de construire les autoroutes du futur pour son bénéfice quasi exclusif (Petrella, 1996 : 19).
Les conservateurs s'imaginent qu'Internet ressemblera à la télévision, et qu'immanquablement les grosses entreprises vont prendre beaucoup de pouvoir dans le Cyberespace : " si on y regarde bien, le cyberespace menace plus les grosses structures que l'inverse. Un couple de Singapour peut tout à fait tenir tête à une grosse compagnie de New-York. Sur le Net, tout le monde a la même taille. La compétition est bien plus égale que partout ailleurs " (Barlow, n.d.-b : 5).
Ils ont les dents bien affilées les requins, mais tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse! Leur plan pouvait peut-être paraître sans faille dans les années 60. Aujourd'hui, il semble qu'ils ont un peu sous-estimé le potentiel humain. Leur erreur, et l'avenir nous le dira, serait d'avoir laissé le pouvoir informationnel entre les mains de la population sans envisager qu'il puisse devenir une force majeure contre leur plan bien tracé.
Le pouvoir informationnel, d'abord concentré entre les mains de quelques-uns puis de plus en plus répandu, permet au consommateur d'avoir un regard critique sur ce qu'on lui propose et accroît son pouvoir. En période de croissance, ce regard critique n'est pas très utile et ne présente guère de danger pour le système. En période de crise, il est déterminant ! (Quéau, 1995 : 5).
Selon Virilio, l'informatique générera de gros problèmes à divers niveaux, l'une des principales raisons étant que les hommes politiques ne sont pas à la hauteur de la situation avec leur vision socialiste ou capitaliste :
Les responsables n'ont pas compris que nous affrontions un chômage structurel lié à la deuxième révolution industrielle basée sur l'informatique (...) il faut révolutionner toute la société en inventant un nouveau rapport politique à l'industrie, à la science et à l'information puisque c'est elle qui est maintenant l'énergie de base (Lacroix, n.d.-b : 10).
C'est d'ailleurs l'opinion de plusieurs chercheurs français qui ne croient pas du tout au pouvoir d'Internet entre les mains de la population. Barlow croit que cette méfiance des Français est liée au fait qu'ils sont restés :
des sortes de marxistes qui croient encore à l'importance d'un État fort, seul capable d'amener l'humanité à son bonheur en modelant son comportement par l'éducation et des mesures appropriées. Cela suppose une impulsion totalitaire venue d'en haut, ce qui paraît totalement impossible dans le monde et la culture de l'Internet. C'est pourquoi ils s'y opposent (Barlow, n.d.-b : 4).
Pour plusieurs, le combat est perdu d'avance puisqu'il est presque impossible d'ébranler le système en place. Peut-être devrions-nous suivre le conseil de Barlow[10]: essayer de limiter les dégâts jusqu'à ce que nos représentants actuels dégagent le plancher pour laisser la place à ceux qui ont une vision plus claire des impacts et des actions à poser afin d'unifier la société et les nouvelles technologies pour le bien de l'humanité.
La société change et la politique ne fait pas exception. La population a toujours critiqué ouvertement les divers types de démocratie proposés par l'État, mais aucune n'a jamais offert le modèle idéal. " La démocratie représentative (celle qui transfère le pouvoir à des représentants ou à des institutions de type étatique-bureaucratique) était condamnée parce qu'elle introduisait un espace (une distance) entre le pouvoir et la société, espace incompatible, croyait-on, avec la vraie démocratie " (Thériault, 1996 : 144). La conception de la démocratie idéale serait celle dont la distance entre les représentants et les représentés serait inexistante. La démocratie participative a bien tenté de réduire les distances en étant plus décentralisée et plus près de ses membres. Le problème majeur de cette dernière est l'impossibilité de traiter convenablement la surcharge de demandes qu'elle produit, provenant d'intérêts particuliers des différents regroupements décentralisés. Elle n'est donc devenue, comme le dit Thériault, qu'une extension radicale de la démocratie représentative.
Voilà qu'un nouvel espace politique est créé dans le cyberespace. Il a le potentiel de permettre une démocratie idéale en réduisant radicalement la distance entre les représentants politiques et les citoyens. À l'opposé, cet espace pourrait tout aussi bien, nous éloigner de la sphère politique en prenant la forme d'un pouvoir nomade.
Le Critical Art Ensemble (CAE) a produit un essai sur ce qu'ils appellent le pouvoir nomade. Le développement technologique a engendré dans les pays développés " une nouvelle géographie des relations au pouvoir, inimaginable il y a vingt ans : les individus sont réduits à l'état de données, la surveillance s'exerce à l'échelle globale, les esprits sont melded à la réalité cathodique et un pouvoir autoritaire, nourri par l'absence, émerge ". Actuellement les marques du " pouvoir oscillent entre une dynamique nomade et des structures sédentaires - entre hyper-vitesse et hyper-inertie " (C.A.E, n.d.-a : 1). Pour expliquer ce concept, le CAE fait référence à la société horticole-nomade des Scythes décrite dans l'ouvrage : Les Guerres Perses d'Hérodote. Cette société pouvait résister à la colonisation parce qu'elle était composée de hordes errantes, sans villes ni territoires fixes et qu'il n'y avait aucun moyen économique ou militaire de s'en emparer. Les Scythes donnaient toujours l'impression d'être en situation d'offensive militaire. Malgré le fait qu'ils conquirent des territoires et des tribus, leur patrie maintenait une frontière flottante. Ils ont de cette façon construit un empire invisible. Les puissances de l'époque préféraient donc ne pas engager le combat contre eux, mais plutôt dépenser leurs énergies à conquérir des sociétés sédentaires. De façon très similaire, l'élite du pouvoir actuel a " réinventé ce modèle archaïque de distribution du pouvoir et de stratégie prédatrice ". Le territoire flottant étant le cyberespace ; le pouvoir nomade devient le moyen de maintenir la domination :
dans un contexte à double sens, la société contemporaine des nomades devient à la fois un champ de pouvoir diffus, non localisé, et une machine-vision fixe prenant l'apparence du spectacle. Le premier privilège permet l'apparition d'une économie globale, tandis que le second agit comme une garnison, postée sur divers territoires, maintenant l'ordre de la marchandise par le biais d'une idéologie choisie en fonction de l'endroit (Critical Art Ensemble, n.d.-a : 4).
Sous la domination nomade, les populations sédentaires acceptent de " se soumettre à l'obscénité du spectacle et paient avec joie le tribut demandé. Ils deviennent, par la force des choses, des ouvriers de service pour la cyber-élite " (C. A. E., n.d.-a : 4). L'industrie du spectacle est devenue une tactique subtile de contrôle social et l'hostilité des opprimés est recanalisée " dans la bureaucratie, qui biaise l'antagonisme et l'éloigne du pouvoir nomade ". Le lieu de résistance devenu indéfinissable, les rebelles s'attaquent vainement aux monuments du capitalisme mort. Cette situation nous met en face du plus grand problème pour nos sociétés : " comment procéder à l'évaluation critique d'un sujet quand il ne peut être localisé, examiné, ni même vu ? (...). La cyberélite est maintenant une entité transcendante qui ne peut plus qu'être imaginée " (C. A. E., n.d.-a : 5). De plus, la stratégie prédatrice de la cyberélite inclut un rejet de la rue. Alors qu'auparavant la rue représentait un lieu public où pouvaient s'exprimer la culture, l'art et la vie de quartier, aujourd'hui, en partie grâce au spectacle médiatique, la rue a été abandonnée aux classes défavorisées et est devenue un lieu d'aliénation profonde. Le spectacle des criminels, des drogués, des sans-abri et de l'action policière est utilisé en tant que perturbateur de l'espace public et comme incitatif, pour le bon citoyen, à se réfugier dans des espaces publics privatisés. Les promesses de sécurité et d'intimité se font souvent au prix de l'abandon de la souveraineté individuelle. Du même coup, les rues et les espaces publics se trouvent en ruine. Ces phénomènes incitent les conservateurs à croire que la partie est jouée d'avance et qu'il est impossible de se battre contre les nouvelles structures floues du pouvoir. Ces faits prouvent également que la cyberélite possède déjà une bonne avance devant le peuple dans la bataille pour le contrôle du cyberespace. Pire encore, en créant des diversions (pornographie, etc.) ils poussent les gens à la défensive (ce qui n'est pas constructif), profitant de la voie libre pour développer Internet selon leurs propres visées.
Le nouveau lieu du pouvoir étant situé dans le cyberespace, le lieu de la résistance devra aussi s'y trouver. Le coup de dés postmoderne préconise l'acte perturbateur et c'est par l'activisme politique et culturel qu'il est encore possible de produire quelques troubles. L'art électronique contemporain se doit d'être très chargé politiquement : " les artistes/activistes se trouvent donc investis de la responsabilité d'aider à produire un discours critique sur ce qui est précisément l'enjeu du développement de la nouvelle frontière " (C.A.E., n.d.-a : 9). Le CAE propose un scénario qui se rapproche de la science-fiction mettant en oeuvre le talent des spécialistes en informatique, soit les Hackers, et les différents groupes anarchiques de contestation:
Le parieur postmoderne est un joueur électronique. Un groupe de Hacker, petit mais coordonné, pourrait introduire des virus, des vers, des bombes logiques dans les banques de données, les programmes et les réseaux de l'autorité, et introduire la force destructrice de l'inertie dans le royaume nomade. A un niveau global, l'inertie prolongée équivaut à la mort de l'autorité nomade. Une telle stratégie ne nécessite ni une action de classe unifiée, ni l'intervention simultanée de multiples zones géographiques. Les moins nihilistes pourraient réactiver la stratégie de l'occupation en prenant en otage non plus des biens mais des données. Quel que soit le moyen choisi pour perturber l'autorité électronique, la clé est de totalement désorganiser le contrôle et le commandement. Dans ces conditions, tout capital neutralisé dans le complexe militaro-industriel devient une voie d'eau économique - matériel, équipement et pouvoir ouvrier n'auraient plus aucun moyen de se déployer. Le capital finissant s'effondrerait sous son propre excès de poids
(C. A. E., n.d.-a : 9).
Il semble plutôt improbable qu'un tel scénario puisse se réaliser, car cela prendrait beaucoup plus que de simples Hackers pour organiser et gérer une telle attaque contre le système. De plus, comment peut-on demander aux gens qui ont construit ces systèmes informatiques de détruire leur monde de façon aussi radicale ? Ce scénario nous démontre tout de même que la crainte d'un pouvoir nomade excessif inspire déjà des réactions tout aussi excessives. La machine n'est pas indestructible. C'est peut-être ce que le CAE tente de prouver aujourd'hui.
D'autres actions moins destructrices sont possibles afin de résister au pouvoir nomade. Timothy C. May a écrit en 1988 son Crypto Anarchist Manifesto dans lequel il insiste sur le fait que, grâce au processus du cryptage ( qui est une façon de brouiller les pistes sur le réseau, également les messages et les transactions), il sera possible aux individus et aux groupes de communiquer de manière totalement anonyme, c'est-à-dire sans nom réel et sans identité légale, l'interaction à travers les réseaux étant impossible à retracer. Ces développements devraient altérer complètement la nature économique des gouvernements qui pourraient avoir bien des problèmes à percevoir leurs taxes, à contrôler le travail et les produits qui entrent et sortent du pays, etc. :
cryptologic methods fundamentally alter the nature of corporations and of government interference in economic transaction. Combined with emerging information markets, crypto anarchy will create a liquid market for any and all material wich can be put into words and picture. (...) Thus altering forever the concepts of land and property rights in the frontier West (May, 1988, 2) .
La résistance est déjà présente dans le cyberespace. Nous pourrions le prouver par plusieurs autres exemples. Mais il n'est pas nécessaire de faire l'éloge de toute la quincaillerie disponible ou en cours d'invention. Il faut plutôt retenir que de plus en plus de gens sont conscients qu'Internet est une source de pouvoir et qu'ils doivent mettre leur intelligence à profit afin de contrer les scénarios les plus noirs au lieu de s'apitoyer sur leur sort. " L'essentiel de la résistance sur le Net se résume à offrir des services d'information alternative ou à s'organiser autour des enjeux de l'autonomie comme la liberté d'expression. (...) L'enjeu le plus important n'est pas discuté et c'est le droit pour tous d'user du cyberespace comme espace d'objection politique " (C. A. E., n.d.-b : 3). En effet, il est tout de même incroyable que ce droit à la liberté d'expression qui, en principe, est acquis et fait partie de nos constitutions depuis longtemps, puisse être remis en cause dans le cyberespace sous prétexte que certains propos ne sont pas toujours "politically correct". Et si l'on parlait un peu de ce qui est "socialy correct" :
des mesures doivent être prises pour séparer l'action politique dans le cyberespace des étiquettes de crime terrorisme. La stratégie de l'état actuel semble être de taxer de criminel tout ce qui n'optimise pas le développement du pancapitalisme et l'enrichissement de l'élite. Si, à l'âge du capital informationnel, nous perdons le droit de protester dans le cyberespace, nous avons perdu une grande partie de notre souveraineté individuelle (C.A.E., n.d.-b : 5).
Dans le livre Cybernétique et société écrit dans les années 50, Norbert Wiener expose les problèmes éthiques qui se posent à la société face au développement des technologies informatiques. Sur la question du pouvoir, Wiener s'oppose fortement à l'idée de la machine à gouverner :
Pour Wiener, la proposition d'une conduite rationnelle des sociétés par des machines conduit au fascisme. Ce qui l'inquiète (...) c'est que de telles machines, quoique impuissantes à elles seules, puissent être utilisées par un être humain, ou un groupe d'êtres humains, pour accroître leur contrôle sur le restant de la race humaine, ou que des dirigeants politiques tentent de contrôler leurs populations au moyen non des machines elles-mêmes, mais des techniques politiques aussi étroites et indifférentes aux perspectives humaines que si on les avait conçues, en fait, mécaniquement (Lacroix, n.d.-a : 3-4).
D'après ce que nous avons lu jusqu'ici, nous demeurons sceptiques face à la conscience éthique de l'élite mondiale. Toute sa vision de l'organisation d'Internet est basée bien plus sur le capital et le pouvoir que sur l'émancipation sociale. En fait, le mot éthique ne doit même pas faire partie de son vocabulaire. L'ouvrage de Wiener ne propose pas d'utopie. Il croit cependant essentiel pour " nos sociétés modernes de se fixer comme but à l'utilisation de la machine "un usage humain des êtres humains". Autrement dit, il nous propose d'exprimer les finalités collectives du progrès des sciences et des techniques en terme d'épanouissement individuel " (Lacroix, n.d.-a : 7).
Les conservateurs pessimistes nous ont fait miroiter un avenir chaotique pour nos sociétés. La prise du pouvoir par l'élite du monde réel, dans le virtuel, serait à la base de ce chaos. Nous verrons maintenant que les optimistes, dénommés aussi les progressistes, ne croient pas que l'appropriation du pouvoir est chose faite. Ils croient que la solution pour combattre cette fatalité réside entre les mains du peuple. En utilisant les NTIC intelligemment, ceux-ci pourraient contribuer au progrès social.
L'avancement de la technologie depuis un siècle a grandement modifié l'identité du monde entier. Au départ, l'homme avait comme but ultime de réduire les distances. Il y est parvenu avec l'invention du train, de l'automobile, de l'avion et finalement de la navette spatiale qui a permis de quitter la Terre pour conquérir la lune. Entre-temps, il s'est également attaqué à investir le temps (puisque le temps c'est de l'argent), ce qu'il a très bien réussi avec les grands développements communicationnels. En premier lieu par le téléphone, puis de façon encore plus notoire par la télévision qui a élargi notre vision à la grandeur du monde. L'identité qui était, avant leur apparition, plus régionale, provinciale ou, pour certains, nationale, est devenue soudainement planétaire, au sens où la télévision ouvrait à l' "autre" et du même coup nous renvoyait l'image de notre différence. C'est donc elle qui nous a appris la grande diversité des peuples, puis des individus, et a ouvert la voie à l'individualisme.
A ses premières heures, la télévision a fait rêver le monde entier. Les sociétés se l'appropriant tour à tour ont voulu en faire un outil de communication performant et un diffuseur culturel sans égal. Mais le rêve sociétal a fait place au rêve américain : ces derniers en ont profité pour diffuser leur culture de "fast food" aux quatre coins du monde.
Or, de nos jours, le " lieu " de la conscience collective appartient de plus en plus à la télévision, en tant que phénomène universel et permanent, qu'on retrouve, c'est l'un des traits paradoxaux de notre époque, par-delà les différences nationales ou ethniques séculaires, à peu près partout dans le monde, avec les mêmes structures, les mêmes modalités, les mêmes programmes. Non seulement elle est devenue le fond commun, mais elle a peu à peu instauré une logique et des pratiques qui articulent à la fois son " esprit " et ses productions, comme elles articulent de plus en plus notre imaginaire et nos actions (Berger, 1995 : 82).
La télévision, principal diffuseur de la société de l'information, à travers sa capacité à nous divertir et à nous informer, est également un véritable miroir culturel. Mais ce miroir est terriblement déformant lorsqu'il est monopolisé par une culture autre. Bien entendu, je fais référence à la culture américaine qui dépense des fortunes pour se maintenir au sommet de la pyramide télévisuelle, particulièrement à travers le cinéma et la publicité, à tel point que les jeunes générations des pays occidentaux délaissent leurs propres cultures au profit des valeurs américaines qui sont omniprésentes.
Le contenu télévisuel, parfois informatif, souvent sédatif, a comme grand désavantage de n'être aucunement interactif (même si parfois l'on tente de nous le faire croire). Il amène plutôt la passivité comportementale. Telle une drogue, elle engourdit les cerveaux jusqu'à la stagnation. " En s'installant au foyer, elle s'introduit dans notre famille au point, non seulement de s'y intégrer, mais de nous intégrer à elle au gré de ses programmes, de ses commodités, de ses séductions " (Berger, 1995 : 75). Et cette drogue, pourtant bien gérée par l'État, est en fait une des principales causes de la non-participation du citoyen aux questions sociales. Le "zappeur" des temps modernes "zappe" les problèmes sociaux de la même façon qu'il "zappe" d'une émission à l'autre. Mais ce qu'il y a de pire encore, c'est que la télévision est devenue objet de culte, puisqu'elle a: " réussi à remplacer l'autel par le poste, l'hostie par l'écran, la communion par l'émission, et dont les avatars, qui se poursuivent, sont comme le symbole de notre technoculture accélérée " (Berger, 1995 : 73). Les acteurs étant les nouveaux dieux modernes, et les programmes les nouveaux mythes, il serait peut-être temps de se questionner sur leurs enseignements et leurs impacts sur l'identité. À force de tenter d'imiter la culture américaine, le Québec, entre autres, en oublie sa spécificité et sa culture se dilue progressivement.
Le problème de la télévision est que celle-ci ne pose pas beaucoup de questions et que, de toute façon, personne ne veut y répondre. Il y a longtemps que nous nous sommes donné le titre de société de l'information, à cause de la très grande place des médias dans notre vie. Mais est-ce qu'information égale communication ? Sommes-nous réellement bien informés sur les sujets importants ? L'information est-ce seulement dire: voilà telle chose s'est produite ? Voici notre agenda de la semaine. Et en prime, quelques potins croustillants. L'information tant vénérée devrait nous permettre d'établir des bases de discussion conduisant à des débats ultérieurs. Mais l'information est à sens unique et ceux qui décident de l'information à diffuser (à diluer) semblent avoir comme premier objectif de nous endormir. L'un des problèmes majeurs de nos sociétés est l'absence de débats. On peut critiquer l'ignorance du peuple mais si personne n'aide le peuple à prendre conscience des problèmes et à y réfléchir, il ne peut que stagner. Il deviendra de plus en plus désintéressé et passif.
Tous ces problèmes peuvent être attribués à une question de pouvoir. Nous vivons dans une société très spécialisée. Il y a des experts dans tous les domaines. Le premier problème est que chaque spécialité possède son dialecte propre. " Les dialectes sont de fausses langues inventées afin d'éviter la communication, alors que la seule raison d'être d'une langue est précisément d'assurer la communication " (Saul, 1996 : 26). Donc, lorsqu'un expert prend la parole, seul un autre expert du même domaine peut comprendre clairement ses propos. Deuxièmement, lorsque survient un problème, une interrogation, et que le peuple se pose des questions, il y a absence de débat. Les experts ne se manifestent pas pour la simple raison qu'ils appartiennent à une entreprise, une corporation et qu'ils perdent le droit de parler librement. " On a créé toute une élite pour nous aider, pour nous conseiller dans les débats publics humanistes et, en fait, leur travail, maintenant, est d'éviter ce débat (...) Aujourd'hui, nous perdons nos droits de citoyen en allant travailler " (Saul, 1996 : 27-28). Il est grand temps d'entrer dans cette nouvelle ère de la communication et de trouver rapidement les façons de laisser le peuple s'exprimer, de forcer les experts à déclencher des débats, anonymement s'il le faut, et redonner au citoyen son rôle dans l'État. Autrement, nous continuerons à n'être que des spectateurs passifs enclins à une vive paranoïa à l'égard de l'impérialisme américain.
Internet apporte un nouvel espoir : celui de la participation sociale aux divers débats. Pour l'instant, Internet ressemble plus à un chaos informationnel qu'à une agora sociale bien structurée. Pourtant certaines actions sociales laissent déjà présager de belles choses. Il est évident que l'interactivité devrait être à la base des prochains changements sociaux.
Attali perçoit les réseaux comme " des labyrinthes qui transforment l'homme en nomade virtuel, voyageur de l'image et du simulacre, qui travaille et consomme à domicile, voyageant dans des réseaux d'information, s'il n'a pas les moyens d'être ce nomade de luxe, voyageur de tous les plaisirs, qui demain dictera ses valeurs à la classe moyenne " (Attali, 1995 : 18). Est-il vraiment nécessaire que l'on dicte ses valeurs à une société ? La société ne devrait-elle pas être assez mature pour créer ses propres valeurs ? De toute façon, je ne crois pas que les médias traditionnels comme la télévision et les journaux seront amenés à disparaître. Ils changeront sûrement, mais ne disparaîtront pas. Cependant, il est tout à fait normal et essentiel de s'interroger sur l'effet qu'aura la surabondance d'informations sur les réseaux et de trouver des solutions pratiques pour la canaliser.
Les médias de masse tentent actuellement d'anticiper les informations qu'ils devront présenter sur les réseaux informatiques. Leur plus gros problème est que l'offre précède largement la demande. Pour l'instant, on se contente de prolonger les besoins d'information actuels. Mais, s'ils ne veulent pas se faire "damer le pion" par la concurrence, ils doivent immédiatement prédire ce que sera l'utilisateur de demain. Donc, pour l'instant, on s'évertue à créer une demande. L'avenir réside dans l'élargissement du champ de l'information. Comme nous le verrons au prochain chapitre, l'informatique tend à renforcer l'individualité et l'information devra nécessairement suivre ce courant. On envisage donc, en plus de l'information traditionnelle, de nouveaux services mieux adaptés aux intérêts de chacun. C'est-à-dire : " la possibilité donnée au consommateur de choisir beaucoup plus son information, voire de la construire, en tous cas d'y répondre " (Wolton, 1980 : 86). Cet élargissement du champ de l'information pourrait avoir des impacts négatifs en contribuant à accentuer certaines inégalités. Notre représentation du monde se fait en grande partie à travers les médias. Qu'elle soit bonne ou mauvaise, l'information est relativement la même pour tous. La multiplication de l'information aurait comme premier risque : " la sérialisation de l'information, c'est-à-dire l'adéquation entre la stratification sociale et les types et genre d'information " (Wolton, 1980 : 89). Le deuxième risque concerne les coûts : au lieu d'acheter un journal contenant une multitude d'informations, on achètera à l'unité par conséquent l'accès sera plus sélectif , moins global et plus onéreux. Les impacts de l'information sélectionnée seront multiples. Premièrement, on perdra l'une des caractéristiques de l'information globale qui est de susciter la curiosité. Deuxièmement, il y aura une coupure au niveau des discussions quotidiennes au sein d'une population qui ne partagera plus les mêmes intérêts informationnels.
Virilio (1993) est convaincu que l'informatisation nous fera entrer dans une période de régression et de déséquilibre qui durera certainement une génération ou deux. La principale raison de cette affirmation est que l'informatique causera des pertes par des effets indirects de conditionnement. Elle aura l'effet d'un synthétiseur d'information et, de ce fait, elle dévitalisera la forme et le contenu de l'information. Barlow (n.d.-b) est aussi quelque peu inquiet face au phénomène du data-shock ou le choc informatique : si l'on ne possède plus un système, comme la télévision, qui décide ce qui est essentiel (l'information générale) de savoir pour la communauté, nous nous retrouvons connecté à des millions de cerveaux. Le problème est d'apprendre à faire la sélection.
Les plus optimistes sont conscients que l'anarchie règne sur les réseaux de communication et, pour ne pas se laisser polluer l'esprit d'informations inutiles ou de fausses informations, il suffit de développer " une écologie de l'esprit, c'est-à-dire d'étendre son acuité d'esprit et d'éveiller son sens critique, quant à la valeur de l'information présente dans les réseaux " (Quéau, 1995 : 7). Quéau croit que, puisque l'information ne sera plus pré-mâchée, mais au contraire plus réelle et interactive, les gens développeront leur esprit critique et n'auront d'autres choix que de se prendre en main et de se rassembler en groupes selon leurs intérêts. De cette façon, ils contrôleront l'information pertinente. " Comme Adam Smith le disait : le capitalisme, pour fonctionner à merveille, a besoin d'une information parfaite et "Internet permet une information parfaite" afin que l'on prenne les bonnes décisions pour mieux "compétitionner" " (Dutrisac, 1996).
Il est évident que ces communications interactives auront un impact majeur sur la culture et l'idéologie. La force d'Internet découle du fait que l'information provient également du peuple, des acteurs réels, et pas uniquement des médias de masse, dont on doute parfois de l'objectivité. On élimine donc certains facteurs de subjectivité : la fausse représentation, les préjugés ou encore la corruption. On sait que les médias sont souvent accusés de manipuler les masses et de véhiculer des valeurs dirigées par l'État (ou l'Église il n'y a pas si longtemps). Mais si le peuple a le droit de parole et qu'il s'exprime librement, il risque également de devenir plus attentif à l'opinion des autres, des profanes comme lui; il pourra probablement mieux dénoncer et s'impliquer. Au niveau politique, on retrouve sur Internet des conférences dans lesquelles on peut dénoncer des formes de dictature.
Voyons un exemple concret du revirement de situation que peut provoquer un réseau mondial de communication et le pouvoir que cela peut donner aux citoyens actifs. Lors de la conférence d'Inet 96, Harry Cleaver, professeur de l'université du Texas, a décrit l'utilisation faite par les Zapatistes du Chiapas du réseau Internet pour diffuser de l'information au sujet de leur conflit avec le gouvernement mexicain. Sous le nom de "The Zapatistas and the Electronic Frabic of Struggle"[11], ils se sont servis du courrier électronique pour faire circuler des informations autour du monde. Quelques sites Web ont également été construits afin de tenir une mise à jour quotidienne. Des groupes de pression ont étés mobilisés, la presses et le public ont ensuite été sensibilisés. Le gouvernement mexicain, face à la pression mondiale, a été forcé d'ouvrir le dialogue avec les indigènes du Chiapas et de travailler avec eux à la recherche de solutions. Cleaver à rappelé qu'en 1968, ce même gouvernement alors en conflit avec les étudiants, avait mis fin à la révolution en usant de la force, ce qui avait causé la mort de huit cent personnes. D'après Cleaver :
les Zapatistes ont suscité l'intérêt et se sont mérité des appuis à travers le monde, non seulement par leur courage, mais aussi par leur vision de l'autonomie culturelle et d'une démocratie libérée de la politique "professionnelle" qui devient plus séduisante que les options traditionnelles du capitalisme et du socialisme (Cloutier, 1996 b ).
Ce n'est que le premier exemple de ce que l'implication de la population mondiale peut causer comme pression sur les gouvernements. Voila ce qui s'appelle de la participation active qui peut changer les règles du jeu.
Comme nous le savons, depuis quelques années, les médias traditionnels sont de plus en plus remis en cause, et les médias écrits n'y échappent pas. Les journalistes n'ont pas toujours bonne réputation. On les accuse souvent de tous les maux : de ne pas relater les faits objectivement, d'être corrompus, de rechercher le sensationnalisme, de sélectionner l'information. On les traite de bêtes féroces, de requins. On peut croire que face à la crise des Zapatistes, les journalistes auraient préféré observer la scène de loin et réagir seulement à la suite du carnage. Malheureusement pour eux, cette fois, ils n'ont pu agir de la sorte pour la seule raison qu'ils ont été devancés par la population, par le " reporter Netizen (citoyen d'Internet) ". Michael Hauben, de l'université de Columbia, a déclaré dans un communiqué à Inet 96 que l'existence même des médias traditionnels est compromise. Le journalisme, tel qu'on le connaît, n'en a plus pour longtemps. Il en prend pour preuve les débats prenant place dans les forums de discussions sur Internet, où les gens critiquent ouvertement le rôle des journalistes dits objectifs. Plusieurs internautes mentionnent qu'ils préfèrent de loin l'information faite par les gens. Certains ne lisent même plus les journaux parce qu'enfin, sur Internet, l'information n'est plus filtrée. " Internet permet d'avoir des points de vue différents, notamment pour les personnes exclues des structures traditionnelles du pouvoir " (Dutrisac, 1996b).
C'est peut-être l'implication et l'action du peuple qui évitera que les prédictions pessimistes des chercheurs ne se réalisent totalement et que l'on soit condamné à un avenir à la Big Brother. Jusqu'ici, autant les organisateurs que les participants du réseau Internet, considèrent que le réseau est une réussite sur toute la ligne : " On ne saurait rêver schéma plus utopique en théorie et pourtant il fonctionne, apportant la preuve que les individus peuvent s'organiser intelligemment en toute indépendance des pouvoirs en place " (Ichbiah et al, 1994 : 224).
Nous porterons maintenant attention aux réflexions de Latouche puisqu'il aborde la perspective (chaotique) de la destruction du lien social causée par l'arrivée des nouvelles technologies. L'union de la technique à la :
mégamachine techno-socio-économique aura des conséquences destructrices non seulement sur les cultures nationales mais aussi sur le politique, et finalement sur le lien social aussi bien au Nord qu'au Sud (...) Le caractère machinique du fonctionnement du monde contemporain se manifeste à la fois par la montée de la société technicienne et du système technicien, mais aussi par le fait que les hommes eux-mêmes sont devenus des rouages d'un gigantesque mécanisme. De plus en plus on peut parler d'une cybernétique sociale. Cela se marque dans un premier temps par l'émancipation par rapport au social de la technique et de l'économie, puis, dans un deuxième temps, par l'absorption du social dans le techno-économique (Latouche, n.d. : 1).
L'émancipation de la technique au profit du système et au détriment de la société est un phénomène propre à la modernité : " elle prend toute son ampleur qu'avec l'effondrement du compromis entre marché et espace de socialité réalisé dans la nation, soit la fin des régularités nationales, substituts provisoires et finalement séquelles ultimes du fonctionnement communautaire " (Latouche, n.d. : 2). Le coût, les effets et la dynamique des techniques étant transnationaux, conjugués à la disparition des distances, les lois de la science et de la technique sont placées au dessus de celles de l'État qui se retrouve dépossédé de son pouvoir. Il s'en suit la disparition de l'espace national. Ajoutons à cela la division du travail international (c'est-à-dire qu'une compagnie peut décider d'installer ses usines dans les pays défavorisés et ainsi réduire ses coûts de productions, ou encore, diviser la production aux quatre coins du monde) qui a pour effet de menotter le gouvernement qui perd son pouvoir de contestation et devient un simple gestionnaire au service de l'élite mondiale. Cette logique du tout dépossède le citoyen de sa raison d'être. Latouche associe ce pouvoir central au mythe de Big Brother : la mégamachine n'a qu'une seule logique, soit l'uniformisation ou l'exclusion. " La mégamachine techno-scientifique, le rouleau compresseur occidental, écraserait les cultures, laminerait les différences et homogénéiserait le monde au nom de la raison " (Latouche, n.d. : 5).
Selon Shapiro : " philosophiquement, il n'est pas possible de faire la preuve d'une équation entre l'augmentation de la qualité de la vie et l'avancement de la technologie ou des communications " (Cassius de Linval, n.d. :1). Il poursuit en nous rappelant que, dans les sociétés primitives, les individus passent 20 à 30% de leur temps à travailler pour leur subsistance et le reste du temps est consacré à l'interaction sociale. Le contraire est plutôt observable dans les sociétés occidentales. Il mentionne également que nous avons souvent tendance à confondre progrès technologiques et progrès sociaux. A la grande question qui est de découvrir si Internet sera une technologie intrinsèquement démocratique ou déshumanisante, Shapiro répond que " pour analyser adéquatement l'impact d'Internet sur la société il faut l'envisager comme un outil susceptible d'être utilisé pour atteindre telle ou telle fin " (Cassius de Linval, n.d. : 1). Réflexion tout à fait juste. Internet a un potentiel social exceptionnel, mais l'opposé est aussi vrai. Bien qu'il y ait annuellement des regroupements de penseurs, chercheurs, informaticiens, technocrates, discutant de l'avenir d'Internet, peu de consensus intéressants en ressortent. Personne ne peut s'entendre sur les objectifs sociaux du développement d'Internet. La critique sociale est sur ce point très intéressante : les ressources financières allouées pour le développement d'Internet sont octroyées aux compagnies ayant des visées de rentabilité, laissant le progrès social en bien mauvaise posture. C'est pourquoi il semble impossible de ramer dans le même sens et de viser les mêmes fins.
Bien que le progrès technologique semble avoir, pour l'instant, des effets néfastes sur les sociétés occidentales, on observe toutefois qu'il apporte un avancement considérable pour les populations du Sud.
Pour Christian Huitema, Internet ne peut pas devenir un instrument de contrôle pour les gouvernements: " l'Internet sera au contraire un instrument de liberté, permettant à l'homme moderne de secouer le joug des bureaucraties. Quand l'information passe les frontières entre pays, les États ont beaucoup plus de peine à gouverner par le mensonge et la propagande " (Huitema, 1995 : 181). A long terme, il prévoit que les gouvernements ne seront plus que de simples gestionnaires, sans réel pouvoir, des services de l'État. L'Internet devrait devenir un puissant facteur d'égalité. Internet devrait permettre aux pays sous-développés d'améliorer leur condition de vie. Huitema en prend pour preuve la connexion de villages défavorisés en Inde, où le commerçant local installe un ordinateur collectif, et à un coût minime, permet aux habitants de se brancher sur le monde. Dans un futur pas si lointain, il sera aussi facile à la population mondiale d'avoir accès à un ordinateur qu'il est facile pour toute personne du monde occidental d'avoir une télévision, même deux ou trois.
Autre facteur très important et extrêmement débattu : les nouvelles technologies, selon les plus optimistes, devraient nous permettre de réduire les inégalités. Premièrement par la mise à la disposition publique d'informations de très bonne qualité, alors qu'auparavant elles étaient au service et contrôlées par une élite. Deuxièmement, par le coût très bas qu'atteindront ces nouvelles technologies d'ici quelques années, et donc par l'accessibilité à tous. Ce facteur faciliterait aussi le transfert d'information du Sud vers le Nord, et détruirait le système pyramidal inversé. Peu importe où l'on se trouve, nous serons au centre du monde : " ce n'est plus la métaphore de la montagne ou de la pyramide, mais celle de l'océan: chaque point d'entrée dans le circuit Internet est une vague comme les autres et toutes participent de la même eau " (Quéau, 1995 : 12). Dans un exemple donné dans son article du Monde Diplomatique, Pascal Renaud démontre que, depuis 1992, au Burkina-Faso, le trafic croît au même rythme qu'au Nord (environ 100%). Les utilisateurs faisant partie de divers organismes et les étudiants utilisent principalement le réseau Internet pour communiquer avec le Nord. Les pays en voie de développement cherchent à se saisir de ces nouvelles technologies qui représentent un moyen de rompre l'isolement, entre autres, dans les domaines scientifiques.
Les dernières statistiques publiées par Internet Society[12] démontrent qu'il reste moins d'une trentaine de pays, principalement en Afrique, n'ayant aucun accès au réseau Internet[13]. Fait intéressant, en 1996, le taux de progression d'Internet était plus élevé au Sud qu'au Nord, notamment en Afrique. Il ne faut cependant pas se méprendre. Le pourcentage d'utilisateurs est tout de même peu élevé comparé à celui des Américains. Une nouvelle vague de branchement s'est produite au cours des dernières années en Amérique Latine et en Europe de l'Est, doublée d'une évidente appropriation culturelle. Les réseaux ont des contenus disponibles uniquement dans la langue du pays.
Il ne faut pas oublier que, dans les pays en voie de développement, une seule machine branchée en réseau peut avoir une bonne dizaine d'utilisateurs, car le problème majeur des pays en voie de développement est l'appropriation des équipements et des lignes téléphoniques qui sont encore trop onéreux. Par conséquent, les services offerts sont souvent réduits à l'échange de courrier électronique. Les étudiants et les chercheurs en particulier voient dans Internet un excellent moyen de limiter la fuite des cerveaux vers le Nord : " "Si je peux disposer, de manière fiable et non limitée, d'un accès à Internet à Yaoundé, je préfère travailler dans mon pays même avec un salaire trois fois inférieur à celui des chercheurs européens", déclarait un chercheur camerounais qui venait de terminer sa thèse en France " (Renaud et Torres, 1996 : 24-25). En permettant l'accès aux banques de données des centres de recherche et des universités du Nord, Internet devient un enjeu fondamental pour les pays du Sud puisqu'il a le potentiel de transformer radicalement les conditions de travail des chercheurs qui pourraient participer plus activement, et sur leur terrain même, au développement de leur pays.
La société du savoir, telle qu'imaginée par les visionnaires progressistes, s'avère être la solution virtuelle face à l'émancipation du pouvoir de l'élite mondiale dans le Cyberespace. Elle représente la solution pour la population mondiale de s'approprier le pouvoir.
Quéau (1995), voit, dans les nouvelles technologies du virtuel, un changement majeur de nos sociétés. Elles évolueront progressivement vers une civilisation de l'immatériel par opposition à notre civilisation du matériel telle qu'on la connaît aujourd'hui. Selon Quéau, les deux fonctions importantes qui caractérisent l'information du virtuel sont: " sa réplicabilité infinie, sans coût ou à coût marginal nul, et sa mise à disposition instantanée. Ceci est très important parce que ce sont deux critères qui vont complètement dans le sens contraire des philosophies matérialistes " (Quéau, 1995 : 1). Ces facteurs devraient susciter le développement de nouveaux comportements humains, de nouvelles solidarités. Cela éliminera les intermédiaires du processus économique capitaliste. Les machines ont longtemps été le prolongement du bras de l'homme, les ordinateurs amplifient et étendent l'esprit.
Tous ces facteurs nous ouvrent l'accès à la société du savoir telle qu'expliquée par Pierre Lévy (1994) : trois espaces anthropologiques se sont succédé dans l'histoire de l'humanité : la Terre, le Territoire, l'Espace des marchandises. Nous serions maintenant entrés dans le quatrième espace : celui du Savoir. Ce dernier se subordonnerait aux trois autres en les ajustant à sa domination. La société serait basée sur l'échange d'idées et la coopération de façon à faire progresser le savoir collectif. De cette façon, le savoir n'appartiendrait plus seulement aux élites ou aux scientifiques, mais à la collectivité mondiale. Comme le dit Quéau : c'est la multiplication des pains. Vetois, pour sa part, croit que de prétendre que le Savoir égal pouvoir ou richesse, sont des équations d'une grande naïveté. Je crois qu'il est important de noter que la société utopique du savoir élaborée par Lévy n'est pas un absolu. Elle ne se réalisera pas totalement, c'est plutôt un objectif à atteindre.
Suite à son évaluation du monde actuel, Quéau se risque à proposer un modèle d'avenir pour nos sociétés. En tenant compte du pourcentage de plus en plus élevé de chômeurs en France (et à travers le monde occidental) et des effets des nouvelles technologies sur la perte de ces emplois, à terme nous aurons 2% de la population qui travaillera en agriculture et 3% qui surveillera les robots de production. La question qui se pose est : que ferons-nous des autres travailleurs ? Quéau nous rappelle, qu'à l'époque médiévale, les moines ont permis à l'esprit de vivre dans une époque barbare. En disposant du minimum vital, ils consacraient leur vie à préserver l'art, la culture, la philosophie (dont les oeuvres de Platon et d'Aristote) et à la recherche. Voilà le modèle de vie que Quéau propose à nos sociétés mais, pour ce faire, il faudra absolument répartir, de façon plus juste, les richesses. Il faut transformer le système de façon radicale par un tournant qui serait majeur dans l'histoire et qui, peut-être, nous empêcherait de poursuivre sur le sentier qui entraîne présentement nos sociétés vers la barbarie, vers les guérillas urbaines et la pauvreté. Pour Quéau, le Cyberespace, c'est l'équivalent des abbayes du Moyen Âge. " Il va falloir inventer de nouvelles résistances. Le maquis aujourd'hui, c'est, d'une certaine manière, le maquis de l'intelligence, le maquis de la méditation, le maquis d'Internet, parce que c'est un des outils de solidarité à l'échelle mondiale, et que nous avons besoin de maquis mondiaux " (Quéau, 1995 : 12).
Ces transformations doivent se faire de l'intérieur. Il ne faut surtout pas se retourner vers les gouvernements pour effectuer ce changement. Ils en sont incapables et n'en ont pas les moyens. Le changement doit provenir de nous-mêmes, à travers une rééducation de notre manière de vivre et de nos acquis : " c'est dans un double mouvement que nous trouverons notre vérité, entre une intériorisation davantage ancrée en nous-mêmes et une ouverture de plus en plus généreuse aux autres " (Quéau, 1995 : 13)
Nous avons vu précédemment, que l'abolition de l'espace entre les représentants politiques et les citoyens pourrait provoquer la mise en place d'un pouvoir nomade. Nous verrons maintenant que ce même espace pourrait aussi bien être utilisé par la population comme espace de contestation politique.
Selon Thériault (1996), pour être efficace, l'espace de débats publics, doit être national et les lieux politiques hors de l'État, afin de laisser libre cours à la parole libre. De cette façon pourrait naître une nouvelle forme de politique basée sur une démocratie délibérative :
la démocratie délibérative, qui postule que la démocratie est aussi un processus de formulation du bien public à travers un discours de la société sur elle-même. La démocratie n'est pas qu'un agrégat d'intérêts, elle produit quelque chose de nouveau, de plus que la somme des intérêts. Par la délibération et la lutte des opinions se construisent des consensus temporaires, des définitions du bien commun qui ne sont pas présents au départ dans la société et sont littéralement le produit de débats démocratiques. (...) Une perspective de citoyen ne naît toutefois pas spontanément, elle doit être activée par le débat public, par la discussion et l'affrontement incessant des points de vue dans l'ensemble public (Thériault , 1996 : 147-148).
Internet à tout le potentiel pour devenir ce lieu public puisqu'il regroupe les principaux éléments nécessaires à la démocratie délibérative. Cependant le citoyen n'est pas éduqué à une réelle participation politique. Les premiers pas vers cette éducation sociale pourraient se faire par le développement de TAZ (Temporary Autonomous Zones), qui sont aussi des lieux de contestation sociale.
Hakim Bey (c'est en fait un pseudonyme) a écrit un essai qu'il a nommé la TAZ (Temporary Autonomous Zones). Le concept est similaire à celui du pouvoir nomade expliqué précédemment par le Critical Art Ensemble à l'exception que les acteurs proviennent du peuple plutôt que de l'élite au pouvoir. Il y compare le réseau d'information à l'échelle du globe, aux pirates et aux corsaires du 18e siècle. Un réseau parsemé d'îles et de caches éloignées où les bateaux peuvent s'approvisionner en eau et en nourriture et font du troc avec les communautés intentionnelles qui vivent sciemment hors la loi. C'est en parallèle qu'il a construit sa théorie des nouvelles colonies informatiques qu'il appelle des utopies pirates. Un des chefs de file de la littérature Cyberpunk, Bruce Sterling, a écrit un roman basé sur cette hypothèse : " le déclin des systèmes politiques mènera à une prolifération décentralisée d'expérimentation de modes de vie : méga-entreprises aux mains des ouvriers, enclaves indépendantes spécialisées dans le piratage de données, enclaves socio-démocrates, enclaves Zéro-Travail, zones anarchistes libérées etc. " (Bey, n.d. : 2). Ces enclaves représentant les Iles dans le Réseau ou ce que Bey nomme la TAZ. La TAZ n'est surtout pas un lieu ou se préparent des révolutions puisque ce genre de révolte ne produit aucun changement majeur car, à long terme, l'État reprend toujours le contrôle ; la roue tourne. La TAZ peut toutefois mener au soulèvement, mais sans violence : " comme une insurrection sans engagement direct contre l'État, une opération de guérilla qui libère une zone (de terrain, de temps, d'imagination) puis se dissout, avant que l'État ne l'écrase, pour se former ailleurs dans le temps ou l'espace " (Bey, n.d. : 4), sa plus grande force réside dans l'invisibilité. La TAZ ouvre donc la porte à un nomadisme psychique :
La mort de Dieu", d'une certaine façon le dé-centrage du projet "Européen" tout entier, a ouvert une vision du monde post-idéologique, multi-perspectives, capable de se déplacer "sans racine" de la philosophie au mythe tribal, des sciences naturelles au Taoïsme - pouvant regarder, pour la première fois, comme au travers des yeux d'un insecte doré, où chaque facette fait voir tout un autre monde (Bey, n.d. : 7).
On peut faire des liens entre la TAZ de Hakim Bey, le savoir collectif de Pierre Lévy et la vision de John Perry Barlow qui n'inclut pas le pouvoir de l'État dans le développement de la communauté sur Internet. La TAZ de Bey est un lieu sur Internet où les gens peuvent se réunir afin de discuter, créer, inventer et participer à la marche de l'évolution. Pour l'instant, on peut considérer la TAZ comme un lieu d'éducation cérébrale, un gymnase populaire où l'on remet en forme nos cerveaux engourdis par la télévision et la massification. Si un gouvernement, peu importe lequel, tente de prendre le contrôle, de censurer ou de détruire la TAZ parce qu'elle n'évolue pas dans le cadre de son système capitaliste ou autoritaire, la TAZ disparaît. Elle peut ensuite renaître et se multiplier à d'autres endroits. Les personnes faisant partie des anciennes TAZ auront tout loisir de créer leur propre TAZ et d'initier de nouvelles personnes. Ainsi plus les gens se branchent, plus ils participent aux diverses TAZ, plus nous nous rapprochons du savoir collectif de Pierre Lévy. Ainsi les gens, un jour, participeront pleinement à l'avenir collectif ; ils auront donc le pouvoir de changer le système, de le réadapter, et les gouvernements n'auront d'autres choix que de suivre la marche mondiale. Les gouvernements deviendront, comme le mentionne Huitema, seulement les gestionnaires de l'État. C'est pourquoi il faut oublier le concept de révolution et se concentrer sur les soulèvements au quotidien que propose la TAZ. Le changement social ne passera donc pas par les mains de l'État. Il devra le subir tout simplement. Pour l'instant les combats pour la liberté d'expression sur Internet et la défense des droits et libertés individuels doivent être les seuls combats contre les gouvernements. En gagnant ces combats, le chemin demeurera ouvert pour la réalisation d'une société meilleure.
Il est bien évident que le rêve des plus optimistes serait que l'ordinateur nous conduise à la réalisation du vieux rêve de l'humanité : la société des loisirs. Les facteurs qui stimulent ces rêves sont les suivants : l'ordinateur en tant qu'outil de travail nous permet de communiquer à travers le monde, ce qui veut dire que nous n'aurons plus à nous déplacer continuellement pour affaire, par contre nous aurons le temps de le faire pour notre bon plaisir. La répartition du travail et le nombre d'heures de travail seront amenés à changer. Même les gouvernements en sont conscients. Donc, le temps libre que nous apporteront ces changements, nous permettra de participer à des activités, de rencontrer des gens réels, de participer au savoir collectif : " je pense que nous ferons un peu comme dans la Grèce antique, nous utiliserons nos corps pour ce pourquoi ils sont faits: des véhicules de jeux, de grâce, d'acrobatie, pas simplement pour porter un attaché-case. Ce sera la communication de l'esprit " (Leary et Barlow, 1989 : 2).
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Il ressort des discours, pessimistes et optimistes, des éléments forts intéressants. Le système occidental actuel ne semblerait pas prêt à accueillir les nouvelles technologies de l'information et de la communication. De ce fait, ces discours font pencher la balance du côté pessimiste ou optimiste selon la façon dont ils abordent le problème de l'intégration de l'ordinateur dans nos sociétés. La problématique des pessimistes est d'analyser point par point les impacts de l'ordinateur par opposition au système. La question qui se pose, selon moi, est la suivante : faut-il chercher à savoir comment l'ordinateur pourra s'adapter au système, ou, plutôt, comment doit-on réorganiser le système pour y intégrer l'ordinateur en ayant comme objectif principal le progrès social. C'est généralement sur la base de l'avancement social que sont orientés les discours optimistes qui anticipent les possibilités futures de l'ordinateur plutôt que la collision entre une technologie futuriste et un système désuet.
Les pessimistes partagent certaines caractéristiques révélatrices de leurs discours. La première c'est qu'ils sont pour la plupart âgés et majoritairement Européens. Indépendamment de leur discipline, toutes leurs recherches ou réflexions ont été réalisées dans le contexte social du vingtième siècle. Leur expérience de vie, à cause du chaos que leur a inspiré ce siècle, les amène à se méfier du progrès, principalement des grands discours concernant le progrès social. À leurs yeux, le progrès sert toujours les intérêts d'une classe sociale dominante, au détriment du reste du monde. Lorsqu'ils analysent l'impact que pourraient avoir les NTIC sur nos sociétés, ils ne voient que du noir inspiré par l'histoire. Ils y perçoivent la perte des derniers vestiges de nos civilisations, de nos cultures, de nos identités et de nos traditions.
Soyons bien clair, je ne condamne nullement ces dénonciations. Le problème que je soulève est leur manque de perspective et d'imagination face aux problèmes rencontrés. Comme l'a mentionné Vitalis : " la portée des questionnements a été étroitement conditionnée par les possibilités de réponses. Tout se passe comme si les problèmes n'étaient appréhendés que dans les limites connues pour y faire face " (Vitalis, 1988 : 4). C'est là une erreur, à mon avis. Mon opinion rejoint celle de bien des optimistes : le système actuel est désuet et inapte à affronter les nouveaux défis des NTIC. Il devra subir une restructuration profonde. De ce fait, l'apport des discours pessimistes ont leur raison d'être puisqu'ils ouvrent les yeux face aux tares du système. Cependant, plutôt que de broyer du noir et d'annoncer avec véhémence le chaos éminent, ils devraient plutôt chercher des solutions, proposer des avenues, tout au moins des idées, ce qu'ils ne font pas. Leur discours est donc pertinent mais peu constructif.
Parallèlement, les optimistes, ceux que l'on nomme sarcastiquement les utopistes, sont généralement plus jeunes. Ils ont grandi avec une certaine conscience des divers événements destructifs du vingtième siècle, mais sans nécessairement en expérimenter les misères. Certains, comme moi, ont vécu leur premières expériences de vie dans cet ère du vide, comme l'a si bien dit Boisvert (1995), que sont les années 80 et 90. Contrairement aux pessimistes, ils devront coexister avec les NTIC puisqu'elles sont là pour rester. Donc, plutôt que de s'apitoyer sur leur sort, ils tentent d'imaginer un avenir meilleur basé sur une vision quelque peu utopique. Personne ne prétend que leurs utopies se réaliseront. Tous savent cependant qu'en se fixant des objectifs extrêmes, ils pourront en réaliser une partie. C'est comme lorsque l'on conduit une voiture : si l'on se contente de regarder la route disparaître sous la voiture ; inévitablement, on finira par frapper un mur. Il en est de même si l'on reste les yeux fixés sur le rétroviseur avec la nostalgie du passé. Par contre, si l'on se fixe un point éloigné, il est plus facile d'anticiper, de réagir et d'éviter les obstacles virtuels. En fait, idéalement l'on doit regarder partout, ce qui n'est pas le cas des discours sur l'avenir des NTIC puisqu'on se promène d'une extrémité à l'autre.
Beaudrillard (n.d.) a défié quiconque de lui expliquer comment les technologies du virtuel pourraient bien nous amener vers un usage réel du monde, à des rencontres réelles. Et, dans ce cas, pourquoi devons-nous faire le détour de quitter le réel pour y retourner. La réponse de Quéau est très intéressante. Quitter le réel fait de nous des émigrants vers un autre monde. En tant qu'émigrants, nous devons accepter la nouvelle relation au monde qui nous accueille : " c'est une façon pédagogique de nous habituer à changer de régime, de vision et de compréhension " (Quéau, 1995 : 5). Ainsi, ces mondes seront tentés de comparer les conditions du monde réel à celui du monde virtuel. En participant à un projet de société qui prend place dans le virtuel, en s'intégrant à de nouveaux groupes, en tentant d'agir sur des facteurs réels comme la guerre, la politique, la culture, etc., les immigrants du virtuel développeront une nouvelle vision du monde et tenteront ensuite de l'appliquer au monde réel. Le principe fondamental du virtuel est de forcer à changer de système de repère, ce qui ne peut que nous inciter à mettre en doute la réalité de notre monde. Le virtuel est plus qu'un lieu de fuite. Il est une alternative qui force à réfléchir sur les formes du réel (et du système) que nous prenons pour acquis.
Après cette présentation du nouveau monde virtuel et des débats qu'il suscite, voyons maintenant comment il est associé à toute la mutation identitaire en cours dans les sociétés occidentales, notamment celle qui a marqué le Québec.
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[8] Selon René Berger, rhéomorphisme désigne les transformations aussi bien de la matière que de l'esprit, plus largement de toutes les activités humaines et techniques, qui se caractérisent aujourd'hui de plus en plus par la dynamique des réseaux.
[9]Plusieurs articles provenants d'Internet n'ont pas date de diffusion.
[10] Voir aussi " La déclaration de l'indépendance du cyberespace " à l'annexe B.
[11]
[12]http://www.isoc.org/infosvc/index.html
[13] Voir la carte à l'annexe C
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