CHAPITRE II

Évolution du questionnement sur les impacts sociaux et culturels de la communication informatisée



" Avant que le siècle ne soit fermé, le journalisme sera toute la presse,
toute la pensée humaine. Depuis cette multiplication prodigieuse que l'art
a donné à la parole,multiplication qui se multipliera mille fois encore,
l'humanité écrira son livre par jour, heure par heure, page par page :
aussitôt écrite, aussitôt entendue aux extrémités de la terre, elle courra
d'un pôle à l'autre, subite, instantanée, brûlant encore de la chaleur de l'âme
qui l'aura fait éclore ; ce sera le règne du verbe humain dans toute sa plénitude ".

                                                                       Lamartine



    Ce chapitre est une introduction au discours informatique. Ce sujet est traité en profondeur au chapitre III. Je débute par la présentation des deux principaux mythes révélateurs des discours pessimistes et optimistes et de leur perspective, l'une centralisante, l'autre décentralisante. J'examine ensuite l'évolution des systèmes informatiques parallèlement à la naissance de la pensée concernant l'avenir de cette technologie et des impacts sociaux qu'elle provoque. Finalement, j'explique quelles sont les particularités des discours pessimiste et optimiste afin de bien nous préparer à entrer au coeur des débats.


    L'histoire de l'informatique a cette caractéristique d'en être encore à ses premières heures. Comparée à toute autre technologie, elle évolue à une vitesse fulgurante, à tel point que même l'informaticien le plus averti ne réussit pas à suivre son évolution au fil des années. Il doit se restreindre à certaines particularités de ses champs de pratique. Parallèlement, les scientifiques et penseurs, provenant de diverses disciplines, se sont penchés sur les impacts et l'avenir de cette nouvelle technologie. Ils ont fréquemment réajusté leur tir puisque l'évolution extrêmement rapide de l'ordinateur les a souvent forcés à remettre en cause leurs théories, leur pensée et leurs prédictions. Depuis plus de cinquante ans, l'ordinateur exerce une grande fascination. Tous et chacun ont émis leurs opinions face à son avenir. Nous verrons que la littérature de science-fiction joue un grand rôle dans la conception de certaines idéologies dominantes.





2.1 Les mythes originels du discours informatique



    J'explique brièvement les deux mythes qui sont à l'origine des discours traitant de l'introduction de l'ordinateur dans nos sociétés. Premièrement, le mythe de Big Brother nous amène à réfléchir sur les effets de l'appropriation de l'ordinateur par l'État, à des fins abusives, voire totalitaires. Deuxièmement, le mythe d'Isaak Asimov nous confronte à la possibilité d'une dégradation des rapports sociaux par une individualisation extrême.



2.1.1 Le spectre de Big Brother ou la crainte de l'établissement d'un système totalitaire



    Au même titre que Jules Verne, qui a imaginé le concept du sous-marin et a prédi la révolution du monde moderne, certains littéraires de notre siècle ont tenté de prévoir les impacts sociaux du développement technologique et informatique. Comme Jules Verne, ils ont combiné imagination et vraisemblance après s'être soigneusement documenté dans le domaine scientifique, ce qui leur donne une certaine crédibilité. L'auteur le plus connu est certainement Georges Orwell (1950) et son ouvrage "1984 " .


    Plusieurs connaissent l'oeuvre "1984" de Georges Orwell, qui a joué au prophète en 1948, en tentant de prédire l'avenir de l'homme dans une société technologiquement avancée. Le monde d'Orwell est contrôlé par un ordinateur omniscient, "Big Brother", qui voit tout et sait tout. À cause de ce super ordinateur, l'État a le contrôle parfait de sa population. L'intérêt de cet ouvrage découle du fait qu'encore aujourd'hui, nos craintes sont à son image. Aux yeux de certains chercheurs, ce type de société est en devenir, et les premiers signes de sa réalisation sont déjà visibles. Le livre d'Orwell est considéré comme une fantastique révélation des interrogations actuelles sur les technologies de communication.


    Certains chercheurs ont tenté de démythifier le phénomène orwellien, de percevoir les similitudes avec notre développement actuel ou d'en commenter les différences. Plusieurs d'entre eux se sont réunis lors d'un colloque qui eu lieu en 1984 pour débattre de tous les aspects de l'oeuvre : " elles ont été produites sous l'emprise de "l'effet 1984", voire de la tragédie orwellienne; celle de la démission, de la défaite d'une volonté de liberté, affrontée à un pouvoir omniscient, pouvoir qui sait tout, y compris ce qui se trame dans les fantasmes les plus intimes de ses sujets " (Weissberg, 1985 : 7). D'ailleurs, "l'effet 1984" est présent dans plusieurs ouvrages portant sur les impacts sociaux de l'ordinateur. C'est à se demander si la peur des humains, reflétée dans ces ouvrages, ne finira pas par provoquer la mise en place de cette société. Inconsciemment, le spectre de "Big Brother" semble errer dans l'esprit de bien des chercheurs et dirige leurs analyses des phénomènes sociaux. " Le roman de George Orwell tend à devenir le référent de tout discours sur le modernisme technique. Emblème central de l'ère de la grosse informatique, Big Brother disparaît-il avec l'arrivée de la micro ? " (Weissberg, 1985 : 89)


2.1.2 Le mythe d'Isaak Asimov ou la liberté individuelle au prix de la dégradation des rapports sociaux


    L'ouvrage "1984 " de George Orwell a ouvert la voie aux prédictions les plus pessimistes concernant l'avenir de nos sociétés contrôlées par des ordinateurs centraux. En ce qui concerne la micro-informatique et ses impacts sur les relations interpersonnelles, son successeur pourrait bien être Isaak Asimov et son ouvrage "Face aux feux du soleil".


    Dans cette oeuvre, écrite en 1957, Asimov offre une brillante analyse de l'avenir possible de nos sociétés conséquemment aux nouveaux développements technologiques de l'époque. Les deux éléments prépondérants à l'organisation sociale de son monde sont : premièrement, la manipulation génétique, la conception in vitro (en sélectionnant les meilleurs spécimens non violents, intelligents etc.) et le contrôle démographique, ce qui permet à cette société de vivre égalitairement et librement ; deuxièmement, le développement de la robotique qui produit les esclaves androïdes et les technologies informatiques qui sont à la base des communications interpersonnelles.


    Asimov nous présente une société dénuée de contact physique : on est transporté dans un monde où les humains n'acceptent plus de se rencontrer physiquement, mais se visionnent dans un salon virtuel. L'intérêt de cet ouvrage réside dans la fine observation de l'évolution (possible) des relations sociales. Dans cette société, la présence physique est pratiquement devenue taboue. Par contre, la communication avec les autres devient très intense : " ce monde de relations particulières est intéressant à plus d'un titre, car il est la préfiguration du modèle social implicite que les ingénieurs développent actuellement dans les techniques de communication " (Breton, 1990 : 77).


    Certains auteurs français ont émis leurs commentaires concernant les nouvelles relations qui s'établissent sur le Minitel où l'on peut déjà établir certaines similitudes avec l'ouvrage d'Asimov, soit une dégradation des rapports sociaux. Ainsi, la communication sur le Minitel :


introduit une composante glacée dans des échanges qui se dévitalisent, se transforment en rapport abstrait, remplacent la conversation par une sorte de jeu desséché (...) Le repli sur le domicile de toutes les fonctions d'information et de communication, cette " mercantilisation des modes de vie " (Marie Marchand) correspond tout à fait au courant vers une autonomie accrue, à l'essor d'un narcissisme que l'on constate depuis quelques années dans les pays occidentaux. On aime mieux dépendre des machines que d'autrui. Étrange convivialité (Drouin, 1989 : 93) !


    Le mythe d'Isaak Asimov rejoint, en quelque sorte, le discours optimiste puisqu'il met l'accent sur le caractère individualiste de nos sociétés et la réalisation d'une utopie devant nous conduire vers une société de loisirs. Cependant, au même titre que le mythe de "Big Brother", il est extrémiste et semble irréalisable. Ces deux mythes nous mettent en garde face aux excès possibles des humains et nous montrent que nous devons, à tout moment, rester vigilants face aux contrôles abusifs et à la dégradation des rapports sociaux.




2.2 De l'ordinateur central aux réseaux informatiques : l'adaptation de la pensée face à l'évolution des systèmes informatiques



    Cette section a pour objectif de montrer que l'évolution du discours informatique s'est faite parallèlement à l'évolution des systèmes informatiques, passant de la centralisation à la décentralisation de la technique et de la société. Il est important de tenir compte de cette période historique puisqu'elle est aujourd'hui devenue le point de référence des discours portant sur les impacts sociaux de l'informatisation et d'Internet.



2.2.1 L'établissement d'un contrôle social par les ordinateurs centraux



    La principale caractéristique des ordinateurs centraux est leur capacité de centraliser de l'information à l'intérieur de banques de données. Comme le coût est très élevé, seules les compagnies à grand revenu et les gouvernements peuvent s'en munir. L'ordinateur peut faire office d'ordinateur central et servir plusieurs utilisateurs à la fois. Il est à noter que plus la banque de données est importante, plus son utilisation est difficile. Son plus gros avantage est de pouvoir procéder à des analyses de corrélation à partir d'un nombre prodigieux d'informations. Son principal défaut, au niveau de la production, est de favoriser la culture de masse en standardisant les moyens de répondre aux besoins. Il a un rôle d'uniformisation car il sert principalement à la multiplication d'un même objet. Puisqu'il n'est accessible qu'à l'industrie et à l'État, on craint que son utilisation soit établie de façon néfaste, principalement par un contrôle social abusif. " ... Or la logique de ce système conduit tout droit à la société concentrationnaire, au "1984" de George Orwell " (Lussato, 1981 : 12).


2.2.2 La perte de l'identité par les nouveaux systèmes d'identification


    Lorsque l'État s'est emparé des ordinateurs centraux, il a rapidement pris conscience de toutes ses possibilités, qui lui permettraient d'exercer un contrôle social sans faille et de maximiser son système bureaucratique. On a donc mis en place un système d'identification des individus à partir d'un traitement opéré sur des caractéristiques personnelles. " Ces systèmes ont pour vocation de couvrir la chaîne reliant les caractéristiques d'un individu à un procédé non ambigu et généralisé de reconnaissance sociale " (Lemoine, 1980 : 28). L'identification s'attache à des données objectives, soit physiques ou sociales. Mais il serait tout aussi possible d'effectuer un traitement d'informations symboliques comme le contenu de la pensée ou des opinions. Cet aspect de l'informatique constitue la plus grande crainte des chercheurs.


    L'implantation de ce système d'identification a ouvert de nouveaux débats sur la transformation de l'identité, au niveau de la forme, de ses fonctions et de sa place dans l'organisation sociale. Lemoine émet cette hypothèse : " l'identité administrative traditionnelle fondée sur les patronymes est un des liens les plus forts entre l'identité individuelle et l'identité collective (région, religion et même classe sociale) et que l'informatisation, en proposant d'autres procédés d'identification, contribue à couper ce lien " (Lemoine, 1980 : 45). On craint que le nom ne devienne plus qu'une marque, ou un signifiant linguistique, dont on aurait perdu le sens. On aurait donc une identité vide de sens, biologique, non ambiguë, mais indéchiffrable. C'est l'absence de ce point de repère, qui deviendrait l'une des caractéristiques culturelles de la société informatisée.


2.2.3 Le développement de la micro-informatique : alliée ou ennemie du progrès social?


    J'ai pu constater qu'il existe une littérature considérable traitant des impacts sociaux qu'entraîneront les ordinateurs. Il est important de noter que la majorité de ces ouvrages n'examinent pas l'ordinateur en tant qu'outil communicationnel accessible à la collectivité. On y analyse plutôt l'ordinateur dans ses fonctions traditionnelles d'outil de bureau, de banque de données, d'améliorations techniques dans les domaines industriels et médicaux, etc. Ces ouvrages traitent davantage de progrès technologiques que de progrès sociaux. La nouvelle grande percée technologique, la miniaturisation, s'est concrétisée dans le domaine de l'informatique par une diminution des coûts de production et, par le fait même, du coût d'achat du matériel, ce qui a provoqué une augmentation du nombre d'utilisateurs. Dès lors, les notions de progrès sociaux ont fait leur apparition dans la littérature scientifique, principalement par l'entremise du discours optimiste qui a maintenant obtenu sa crédibilité dans les débats.


    L'ordinateur devient donc accessible autant aux compagnies privées qu'à la population. Il peut également être accessible dans différents établissements publics afin de permettre à ceux qui n'ont pas les ressources nécessaires pour s'en procurer un, de l'utiliser. Il conduit vers un type de société décentralisée. Ses avantages sont nombreux, car il permet à la société d'établir des contacts entre ses individus et favorise la diffusion de l'information. Le micro-ordinateur ouvre la voie à une multitude de services diversifiés. Contrairement à l'ordinateur central, il laisse place à l'originalité et au sur-mesure qui, selon Lussato (1981), devrait permettre la renaissance de l'artisanat moderne. Son principal défaut réside dans ses capacités limitées pour constituer d'importantes banques de données ; cependant, il permet d'y accéder en se branchant, par réseaux, aux ordinateurs centraux. " En effet, parallèlement à l'irruption de l'informatique dans le secteur de la communication, la séduction s'est installée aux côtés de la crainte : nouveaux espaces de communication libre, micro-informatique et autonomie, réseaux d'échanges à canaux ouverts, affaiblissement des contraintes étatiques " (Weissberg, 1985 : 89), sont autant d'arguments qui permettent de croire à la possibilité d'un progrès social en s'alliant les Nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC). L'arrivée de la micro-informatique et le développement des réseaux d'ordinateurs ont ouvert la porte à des débats captivants opposant les visions pessimiste et optimiste quant à l'avenir de nos sociétés.


2.2.4 Les réseaux informatiques : un atout dans la main du jeu social ?


    Qu'on les appelle réseaux informatiques ou communicationnels, communication virtuelle ou encore télématique, toutes ces dénominations font référence à la communication que peut établir une personne avec une autre ou entrer en contact avec des banques de données situées aux quatre coins du monde. De plus en plus, internationalement, on utilise les notions d'autoroute de l'information (ou inforoute) et du réseau Internet.


   
La télématique n'est pas seulement une réussite technique et industrielle. Elle accompagne une mutation sociale et culturelle d'une ampleur encore mal perçue. C'est la société civile dans son ensemble qui est mise en communication avec elle-même, et qui supporte un court-circuit généralisé de tous ses réseaux ordinaire de médiation (...). Le nouveau régime de commutation ( je peux interpeller quiconque dans un réseau, me débrancher à ma guise, revenir sur un autre réseau, etc. ) modifie tous les repères habituels de la sociabilité. Dans un réseau télématique, l'autre ne dérange ni n'encombre. Au pire, sa présence est indifférente. Chacun se sent protégé par l'écran, l'anonymat et l'irresponsabilité. Les échanges, s'ils sont souvent directs et provocateurs, sont rarement agressifs. C'est donc à bon escient que le néologisme de convivialité a été appliqué aux usages de la télématique (...). L'anonymat engendre l'anomie, mais une anomie perçue non comme une déréliction, mais plutôt comme une libération, une suspension de la responsabilité et des codes sociaux. L'élision d'une partie de l'être social est ce qui permet, comme l'élision de la lettre à la fin d'un mot, des liaisons plus faciles (Guillaume, 1989 : 92).


    En octobre 1996, le nombre de personnes qui avaient un accès au réseau Internet se situait entre 50 et 55 millions
[6], et ce nombre croît considérablement chaque année. Ce réseau offre plusieurs possibilités d'utilisation : il est possible de télécharger à très haute vitesse des logiciels, des textes issus de diverses sources et des images graphiques. " Plusieurs serveurs proposent d'ores et déjà un avant-goût de la télévision du futur en proposant des jeux interactifs auxquels peuvent participer plusieurs joueurs situés à distance " (Ichbiah et al, 1994 : 84). Grâce aux services de messageries, il est possible d'écrire à quiconque, du président des États-Unis, en passant par le directeur d'une compagnie de disques (pour lui envoyer un "démo" de nos exploits musicaux), jusqu'à son directeur de maîtrise ;-) [7] . Sur le réseau Internet, on retrouve parfois des projets qui auraient été inimaginables jusqu'alors :


au fil des années, Internet est devenu le temple de ce que l'on appelle la "cyberculture" (voire la Réalité Virtuelle) soit un lieu dans lequel des millions de personnes peuvent se retrouver dans les mondes imaginaires créés par les ordinateurs. A titre d'exemple, on trouve dans Internet des cités virtuelles telles que Cyberion, une ville en expansion continue avec ses maisons, ses rues, ses spectacles, musées et parcs à thèmes où chacun peut déambuler comme bon lui semble (Ichbiah et al, 1994 : 85).


    La principale qualité de ces réseaux est de diffuser des masses d'informations. La communication est à son meilleur. D'ici quelques années, l'accès en sera généralisé et les ordinateurs pénétreront de plus en plus de foyers; la population d'internautes ne cessera de croître. Les informations peuvent provenir autant des médias, des experts que des citoyens du monde entier. On évalue à une dizaine de milliers les forums sur lesquels des passionnés d'un sujet peuvent échanger leurs idées. Sans censure, tous les sujets imaginables peuvent y être abordés pour satisfaire tout le monde, de la masse populaire aux plus marginaux. Certains auteurs voient dans cette ouverture informationnelle un effet d'explosion de l'information où chacun pourra sélectionner ce qui l'intéresse et oublier le reste. Par conséquent, l'informatique est perçue " comme l'instrument rêvé de la démassification par la promotion de l'individualisation et de l'autonomie " (Weissberg, 1985 : 9), qui pourrait contribuer à renforcer les segmentations culturelles.


    D'un autre côté, la liberté d'expression à l'échelle du globe peut avoir plusieurs conséquences positives, telles que la prise de conscience collective de la réalité, la naissance de nouvelles idéologies et l'implication de la collectivité informatique dans les dossiers concernant l'avenir de l'informatique et de l'usage qu'en fera l'État. " À nous de faire en sorte que la civilisation du tout numérique soit libératrice et catalyse ce qu'il y a de meilleur dans l'individu : créativité, bonne volonté, curiosité intellectuelle, capacité à communiquer et à s'enrichir du contact avec d'autres humains " (Ichbiah et al, 1994 : 224). De toute façon, on ne peut pas faire reculer le progrès. L'informatique ne cesse de se développer et elle s'insère à tous les niveaux de la vie sociale. Il n'en tient qu'à nous d'être vigilant face à notre avenir.



2.3 Quelle attitude adopter ? Pessimiste ou optimiste ?


    Comme nous l'avons vu, l'évolution des systèmes informatiques a établi les bases du discours social. Nous explorons maintenant les particularités de ce discours selon les visions pessimiste et optimiste afin de faciliter la compréhension des débats sociaux qui seront présentés au prochain chapitre.


    Vitalis affirme que, dès l'instant où l'on considère l'informatique comme un enjeu de société, tout repose sur la relation que l'on accorde aux deux termes : informatique/société :


or ces relations sont toujours envisagées unilatéralement à partir de l'un de ces deux termes :
1) -Ou l'informatique porte de manière autonome un changement que la société doit subir passivement ou auquel elle doit s'adapter. Une technique révolutionnaire tend ainsi à transformer une organisation sociale à son insu.
2) -Ou, au contraire, c'est la société qui se voit reconnaître la totale maîtrise d'un outil neutre en lui-même et qui ne peut être, dans ces conditions, qu'un amplificateur d'intentions sociales
(Vitalis, 1988 b : 3).


    Nous pourrons observer, tout au long de ce mémoire, que cette remarque de Vitalis est tout à fait juste et observable dans les différents discours. Ainsi la logique qui ressort du discours pessimiste correspond à la première affirmation puisque son raisonnement s'insère toujours dans le contexte du système actuel, dominé par une élite qui possède le contrôle d'exploitation de l'ordinateur. Par conséquent, ce dernier devient un outil parfait pour la mise en place de dictatures, rendues possibles par une surveillance automatisée des individus. De plus, il pourrait causer l'extension indéfinie du chômage par l'automatisation de tous les postes de travail possibles. De ce fait, la société n'aura d'autres choix que de subir passivement les changements imposés par l'élite. On pourrait même ajouter une troisième crainte, qui provient surtout de la population influencée par la science fiction, celle de l'ordinateur automate, supérieur à l'homme, qui le dominera et finalement l'anéantira.


    À l'opposé, le discours optimiste est orienté vers le pouvoir qu'offrent les ordinateurs personnels aux mains de la population. Ils démontrent la nécessité de transformer, de réadapter le système en fonction d'idéaux sociaux et non l'inverse. Avant les années 80, cette pensée était considérée comme " une utopie où les hommes régneront sur un monde d'esclaves électroniques entièrement dévoués et prêts à satisfaire tous leurs besoins avec une efficacité merveilleuse " (Boss, 1987 : 27). Aujourd'hui, les espoirs sont tournés vers la miniaturisation et la décentralisation, qui ont tout le potentiel pour nous conduire vers une société de loisirs, à travail réduit, qui redonnera une place de choix à la culture et aux relations sociales plus actives. Donc, la pensée optimiste rejoint la deuxième affirmation de Vitalis.


    L'attitude extrêmement négative ou positive des différents penseurs et chercheurs est liée principalement au fait que chacun d'eux étudie un phénomène particulier de l'insertion de la technologie informatique dans la société et néglige de l'intégrer à son ensemble. Vitalis mentionne que :


c'est toujours avec des préoccupations pratiques à court terme que l'on a étudié les conséquences sociales de l'utilisation des ordinateurs. La portée des questionnements a été étroitement conditionnée par les possibilités de réponses. Tout se passe comme si les problèmes n'étaient appréhendés que dans les limites des solutions connues pour y faire face (Vitalis, 1988b : 4).


    Donc, on ne doit opérer aucune dissociation entre les termes informatique et société puisque l'objet même de l'informatique est l'organisation sociale.


    On oublie que, pour l'instant, nous sommes dans une phase de transition et que l'intégration de l'ordinateur nous conduira vers cette révolution du système. En ce sens, l'attitude des pessimistes est tout à fait justifiable dans le système actuel et leurs craintes devraient servir à la mise en place du nouveau système de façon à ce que l'ordinateur ne soit plus une menace. Parmi les changements qui sont envisagés par les optimistes, on mentionne la réduction des heures de travail accompagnée d'une meilleure répartition des richesses. Ceci permettrait d'accorder plus de temps à l'usage de l'informatique ainsi qu'aux loisirs et à la culture. Par le fait même, ce serait faire de l'ordinateur un allié du progrès social et non un obstacle.



Conclusion


    Nous avons pris conscience des principaux points qui sont à l'origine des débats portant sur l'intégration de l'informatique dans nos sociétés. Qu'ils datent d'il y a quarante ans où qu'ils soient tout récents, chacun d'eux nous a fait voir tour à tour son côté de la médaille. À l'époque des ordinateurs centraux, l'idéologie dominante était principalement pessimiste et se rapprochait de l'ouvrage de science-fiction "1984" de George Orwell. À cette époque, les optimistes étaient considérés comme des utopistes. Ainsi, on ne tenait guère compte de leurs opinions. Le développement de la miniaturisation a ouvert la porte à la décentralisation, en créant des ordinateurs personnels accessibles à tous. Les pessimistes n'ont pas changé leur fusil d'épaule mais ont simplement réorienté leur tir vers d'autres cibles. Par exemple, ils affirment que l'ordinateur causera des torts irréparables aux sociétés, principalement à l'identité sociale. Avec le temps, les optimistes ont acquis une crédibilité dans les débats. Ils croient que la décentralisation et l'implication de la population au niveau des superstructures, accompagnées de l'automatisation de plusieurs secteurs de travail, devraient nous conduire vers une société de loisirs.


    Le développement des réseaux informatiques, baptisés sous le thème globalisant d'Internet, a changé le paysage de nos sociétés. L'interactivité est à la base de ces réseaux et l'ubiquité planétaire qu'elle inspire est une première dans l'histoire de l'humanité, une chance à saisir. En permettant aux populations du monde entier de communiquer ensemble, Internet offre l'espoir de nouvelles alliances, d'une nouvelle organisation sociale, d'un progrès social. Mais il inspire aussi des craintes concernant la perte de l'identité, la perte de la vie privée et des excès du capitalisme.


    Les réseaux informatiques représentent de nouvelles voies de recherche des plus intéressantes. Les études sur ce sujet devraient nous permettre de prévoir quels seront les changements sociaux qu'ils apporteront et d'anticiper leurs impacts sur la culture et sur les relations interpersonnelles. On ne peut prévoir exactement quels seront tout les impacts de l'informatique sur nos vies, mais un fait est indéniable : l'informatique est là pour rester, alors aussi bien gérer son utilisation de façon intelligente. Les plus optimistes, face à l'évolution du micro-ordinateur associé aux réseaux, sont persuadés de détenir la solution qui empêchera la mise en place de systèmes totalitaires. Cette solution, c'est l'échange de l'information :


il est difficile, voire impossible de faire marcher au pas une civilisation accoutumée aux délices du libre accès à l'information. Nous n'avons encore rien vu. Ce que nous avons déjà vu est fascinant. Ce qui nous attend transcende l'imaginaire des visionnaires les plus fous : c'est le nouveau monde du multimédia. Sachons en tirer la quintessence et en faire un instrument de liberté et d'épanouissement pour tous (Ichbiah et al, 1994 : 226) !


    Ce chapitre nous a permis de nous familiariser avec les principaux discours entourant l'arrivée des nouvelles technologies informatiques. Nous sommes maintenant prêts à entrer dans le Nouveau Monde Virtuel, au coeur des débats, afin de préparer notre analyse portant sur les impacts sociaux que provoquera le réseau Internet.


[6] Selon Internet Society http:www.isoc.org
[7] Il est très difficile de faire passer des émotions par ordinateur, on a donc inventé des pratiques visant à combler ce vide. En insérant des petites figures (que l'on doit regarder de côté) dans le texte, on transmet le message d'une émotion. Par exemple, il y a le sourire standard :-) ou le clin d'oeil ;-) quand le gag est plus subtil, etc. D'autres expriment une action : parler :-v ou crier :-V etc. La liste est très longue et chacun peut y mettre sa touche personnelle.

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