
Afin d'anticiper les changements que provoquera l'utilisation du réseau Internet sur l'identité et la culture québécoises, et d'analyser la pensée et l'implication des internautes québécois face aux enjeux présentement débattus, j'ai défini une problématique, précisé des concepts et conçu une méthodologie. Je décris, dans les pages qui suivent, ma problématique ainsi que les concepts qui m'ont servi à définir les principaux objectifs de recherche. Cette problématique met l'accent sur les connaissances acquises et les problèmes soulevés. Je l'explique dans les premiers chapitres et j'indique à quelles questions elle renvoie concernant les comportements des internautes québécois.
Le développement des nouvelles technologies de l'information et des communications (NTIC) devrait changer le paysage social de nos sociétés. Internet est le Cheval de Troie de ces changements. De ce fait, différents groupes tentent de se l'approprier afin de réaliser leur vision de la société future. Il s'agit des gouvernements, des industriels et des internautes.
Pour que les internautes puissent s'emparer des réseaux informationnels, ils devront, dans un premier temps, prendre conscience des enjeux qui s'y déroulent et, dans un deuxième temps, s'impliquer collectivement à la construction du réseau Internet ainsi qu'à la défense de leurs droits individuels et collectifs. De plus, le seul fait de se brancher et de participer à la réalisation d'un projet de société aura pour effet d'apporter des modifications considérables à notre style de vie, de façon individuelle et collective.
Pour analyser la teneur de ces changements et enjeux, j'expose les principaux concepts qui me serviront tout au long de ce mémoire et les objectifs de recherche auxquels ils sont rattachés.
Les discours pessimistes et optimistes
L'affrontement entre les tenants des discours pessimistes et optimistes est inhérent à ce mémoire. L'idéologie pessimiste maintient qu'Internet ne favorisera pas le progrès social, qu'il ira plutôt à l'encontre des intérêts sociaux, puisque les pouvoirs en place s'en serviront pour instaurer un contrôle social et un marché mondial. Les pessimistes tiennent un discours conservateur. Pour leur part, les optimistes (ou encore les progressistes) croient qu'Internet a tout le potentiel pour favoriser le progrès social à condition d'éduquer la population à une utilisation intelligente du réseau et d'apporter des modifications à nos systèmes sociaux désuets.
Premier objectif
Dans le troisième chapitre, nous pénétrons au coeur des débats entre les pessimistes et les optimistes face aux enjeux sociaux d'Internet. Les concepts suivants seront développés:
L'appropriation d'Internet
Le concept d'appropriation est fondamental dans l'analyse des enjeux sociaux d'Internet puisque l'avenir de nos sociétés en dépend grandement. Harvey (1995 : 27) l'a défini de façon très claire :
Ce concept, situé à l'intersection de la psychologie et de la sociologie, est utilisé pour rendre compte des observations que l'on peut faire sur les usages des médias interactifs. Il peut servir à analyser des comportements, des échanges, des formes concrètes d'action communicationnelle et de représentations qui génèrent à la fois une meilleure maîtrise des objets techniques et une production de signes culturels.
Dans ce mémoire, nous observons trois types d'appropriation : le premier est l'appropriation des outils de communication et des réseaux par la population. Pour que la population participe à l'évolution du réseau et aux prises de décisions, elle doit rapidement se familiariser avec les outils communicationnels pour éviter qu'il y ait des inégalités d'accès entre les pauvres et les riches, entre le Nord et le Sud et entre le peuple et l'État. Le second est l'appropriation du réseau par l'État en vue d'exercer un contrôle social par l'utilisation des systèmes d'identification et par la censure des contenus. Le troisième est l'appropriation des réseaux par les industriels qui rêvent de faire d'Internet un immense marché mondial où la population est réduite à un rôle de consommation.
L'appropriation du pouvoir nécessite une participation active et constante de la part de ceux qui veulent se l'approprier. Elle requiert une implication dans les débats, la création de contenus, etc. Les grandes questions sont : est-ce que les internautes sont conscients de ces phénomènes ? Et, de quelle façon comptent-ils s'impliquer socialement ?
Le Nouveau Monde Virtuel
Le Nouveau Monde Virtuel n'a aucune frontière, aucun terrain géographique et surtout il n'appartient à personne. Il existe à travers le réseau Internet et ses sous-réseaux. Les nouveaux colons qui le peuplent, les internautes, forment de nouvelles communautés basées sur des intérêts communs. Comme tout nouveau territoire vierge, sa conquête est convoitée par diverses instances, ce qui donne lieu à des débats et à la délimitation d'enjeux très importants.
Le pouvoir nomade / la TAZ (Temporary Autonomous Zones)
La volonté de contrôle d'Internet ouvre la voie à de nouveaux concepts. Nous ne parlons plus d'institutions afin d'identifier le lieu du pouvoir où la population peut prendre parole et se manifester ; ces lieux n'existent pas dans le cyberespace. Deux concepts similaires les remplacent. Le premier est le pouvoir nomade. Entre les mains du gouvernement et des industriels, il représente une menace puisqu'il est flottant et diffus. Inatteignable, il enlève le pouvoir de contestation au peuple et ouvre la voie à l'autoritarisme. De l'autre côté on retrouve la TAZ (Bey, n.d.). Elle est similaire au pouvoir nomade à l'exception qu'elle est entre les mains des Internautes. Il s'agit en fait de lieux mouvants, d'enclaves, situés aussi dans le cyberespace, des lieux de contestation où se font des soulèvements quotidiens. La TAZ vient donc faire le contrepoids au pouvoir nomade.
Deuxième objectif
Le quatrième chapitre nous amènera à découvrir quels sont les éléments déterminants qui causent des changements culturels et identitaires au Québec. Nous y analysons les concepts suivants :
Identité et culture
Ces deux concepts sont appelés à connaître des transformations majeures : 1) l'identité québécoise, en tant qu'appartenance à un groupe social dont les membres partagent des caractéristiques communes, soit une idéologie, une vision du monde, un mode de vie, une langue etc. ; 2) la culture en tant que moyen d'expression de cette identité à travers l'art, la littérature, la musique, la science, le savoir collectif, entre autres.
La dernière grande percée technologique qui a provoqué des changements culturels et identitaires de par le monde est la télévision. Celle-ci a joué un rôle majeur dans l'élargissement de notre vision du monde, mais a également eu un rôle sournois de massification et a contribué à la crainte d'une éventuelle domination de la culture américaine sur presque toutes les cultures, y compris la nôtre. Internet offre aujourd'hui une alternative à ce phénomène. La question que l'on peut se poser est : est-ce qu'Internet et la mise en place de l'inforoute québécoise peuvent provoquer un revirement de situation et amener les gens à redéfinir leur culture et leur identité en marge de la culture américaine dominante ?
Le moi intime et le moi social
Selon les discours psychanalytiques, l'identité d'une personne se caractérise par le paradoxe d'être à la fois semblable et différente des autres. L'extérieur d'un individu (le moi social) se manifeste à travers le paraître et l'action du sujet. C'est à travers cette façade que le sujet est jugé ; d'où l'importance d'adopter un rôle social. À l'opposé, l'aspect intérieur de la personnalité (le moi intime) est rarement accessible à autrui. Nous tenterons de montrer que c'est plutôt l'inverse qui est perceptible sur les réseaux d'ordinateurs puisque l'apparence physique n'a plus d'importance. L'accent est plutôt reporté sur l'esprit de la personne, donc sur son moi intime. Si un individu se rend compte qu'il peut mieux exprimer sa spécificité individuelle à travers des relations établies sur les réseaux d'ordinateurs, il tendra à poursuivre l'expérience vécue. Ainsi, il deviendra solidaire de ses compagnons virtuels et pourrait, selon certains, délaisser quelque peu ses relations sociales réelles. Les questions que l'on peut se poser ici sont : est-ce que le moi intime réussira à prendre le dessus sur le moi social, autant dans le réel que dans le virtuel ? Et, quelles peuvent être les conséquences sur nos relations sociales ?
Individualité / néo-tribalisme
La postmodernité offre un spectacle des plus hétéroclites. Tout semble être en révolution : la technologie, la société, les médias et les communications. Certains craignent que ces changements conduisent nos sociétés au seuil de la fragmentation généralisée. Les chercheurs sont donc nombreux à réfléchir sur les impacts que cela aura sur nos sociétés. Selon Lipovetsky (Boisvert, 1995), il s'opère alors une individualisation accrue. Ce phénomène est aussi perceptible dans l'utilisation de l'ordinateur qui provoque une rupture des liens sociaux, puisqu'il faut s'isoler pour s'y brancher. Selon Maffesoli (1988), l'individualisation n'est que la conséquence de la fin des grands idéaux collectifs et ne doit pas être perçue comme une défaite. Au contraire, il faut porter notre attention sur la persona qui n'existe que par rapport aux autres. Il s'agit en fait d'une nouvelle forme sociale de tribalisme, un néo-tribalisme : des regroupements de personnes construits autour d'intérêts communs. Ce néo-tribalisme est déjà perceptible dans le cyberespace. Mais sera-t-il perceptible dans le discours des internautes québécois ?
Troisième objectif
Les réponses aux questionnaires diffusés aux internautes québécois, me permettront de répondre à ces objectifs de recherche, en me basant sur une banque de données originales et inédites qui m'aidera à faire une analyse significative en regard des connaissances actuellement disponibles dans la littérature et sur le réseau Internet.
La méthode
L'objectif de ce mémoire porte sur l'analyse des impacts sociaux qu'Internet provoque au Québec, plus précisément sur l'identité et la culture. À travers l'analyse des questionnaires diffusés et complétés sur Internet, je répondrai à mes objectifs de recherche qui visent à déterminer : 1) la nature du discours pessimiste ou optimiste des internautes québécois ; 2) leur intérêt et leur participation aux débats sociaux ; 3) les changements culturels et identitaires que provoque Internet au Québec.
La méthode de travail utilisée pour la réalisation de cette maîtrise est la suivante. En premier lieu, j'ai compilé une revue de littérature exhaustive, composée de livres, d'articles de journaux et de divers articles parus sur Internet. J'ai ensuite divisé ce mémoire en plusieurs chapitres afin de résumer l'historique de la pensée informatique, de présenter les débats sociaux majeurs d'Internet, d'exposer les différents changements identitaires et culturels (passés, présents et futurs) au Québec et, finalement, d'établir le profil des internautes québécois. Cette première partie du mémoire a comme objectif principal de préparer le terrain pour l'enquête, mais a aussi comme objectif secondaire, plus personnel celui-là, la diffusion ultérieure de cette recherche sur Internet en vue d'offrir aux internautes québécois des pistes de réflexion susceptibles de stimuler leur participation aux débats sociaux et, subséquemment, de transférer ces nouvelles connaissances dans leur quotidien.
J'ai d'abord construit mon questionnaire (voir l'annexe A) en langage html afin de pouvoir le diffuser directement sur Internet ; 2) j'ai, par la suite, inscrit mon site dans les nouveautés de La Toile du Québec[3]. C'est l'un des plus importants points de départ pour plusieurs internautes québécois, puisqu'on y fait le recensement de la majorité des sites québécois ; 3) j'ai reçu un appui inespéré en étant nommée "Site du jour" par le site "Web départ Québec"[4], ce qui a provoqué un certain achalandage pour quelques jours.
Cette enquête est non probabiliste puisqu'elle repose sur une participation volontaire d'internautes québécois par le biais de mon site web. Les données de l'enquête ont été recueillies du 13 au 30 avril 1997. Le questionnaire comprenait surtout des questions ouvertes. Six thèmes ont été abordés, puis divisés en 18 questions : 1) les informations générales sur le sexe, l'âge, le lieu de résidence et l'expérience de navigation ; 2) les relations sociales afin d'entrevoir l'impact de l'utilisation d'Internet sur les relations sociales au niveau individuel ; 3) la culture et l'identité , en ce qui concerne les changements au niveau collectif, perceptibles à travers les sites de navigation, leur intérêt et appréciation de l'inforoute québécoise ; 4) les enjeux d'Internet, pour découvrir la conscience des internautes concernant les enjeux sociaux, politiques et culturels, tant aux niveaux individuel que collectif ; 5) leur implication présente et future sur le réseau ; 6) leur vision d'avenir de la société québécoise.
Étant donné que mon budget ne me permettait pas de faire de la publicité sur Internet, il m'a été impossible de prévoir le nombre de réponses que j'obtiendrais. J'espérais tout de même atteindre entre 30 et 50 répondants. J'ai finalement obtenu 48 questionnaires complétés, ce qui répond aux attentes. Les personnes visées pour répondre à ce questionnaire devaient posséder certaines caractéristiques particulières. La première était d'être obligatoirement résident du Québec. J'ai dû rejeter un questionnaire puisqu'il provenait de la France. Deuxièmement, les hommes étant majoritaires sur le réseau, j'ai établi un quota d'un tiers de répondants féminins pour deux tiers de répondants masculins, puisque les derniers sondages démontrent que les femmes sont de plus en plus présentes sur Internet (j'ai retenu 15 femmes et 33 hommes). Trois groupes d'âges ont été prédéterminés pour faciliter l'analyse, c'est-à-dire les répondants de moins de 25 ans ; de 25 à 45 ans et de plus de 45 ans.
Pour l'analyse, j'ai d'abord compilé les réponses sous forme de tableaux afin de permettre aux lecteurs une vision plus globale des réponses et des différences notables entre les groupes d'âge et les sexes. J'ai ensuite procédé à une analyse sommaire des résultats en les comparant avec ceux de l'enquête du RISQ[5], ceci dans le but de repérer les facteurs de similitude ou d'écart entre certaines données, puisque l'enquête du RISQ, faite sur un plus grand échantillonnage, s'avère plus représentative de la population québécoise. J'ai également fait une comparaison avec les analyses de Harvey (1995), que nous examinerons au quatrième chapitre, afin d'observer l'évolution de l'appropriation d'Internet par les internautes québécois. Finalement, j'ai fait une analyse de contenu, détaillée en fonction des objectifs de recherche.
Ce projet est novateur. Il constitue une porte d'entrée vers de nouvelles voies de recherche des plus captivantes. Les réseaux d'ordinateurs offrent de nouveaux moyens de communication à l'échelle du globe et devraient connaître une expansion fulgurante au cours des prochaines années. Ce mémoire s'inscrit en lien avec Harvey pour qui :
Le babillard [ou Internet] est souvent présenté comme une fenêtre ouverte sur le monde. Pour nous, par contre, il est peut-être avant tout "un périscope dans l'océan du social", selon l'heureuse expression d'Abraham Moles. Un océan qui cacherait, sous la surface de ses vagues, les lames de fond et les fosses abyssales d'une sociabilité souterraine en voie d'explosion. Le babillard permet l'ubiquité planétaire des individus et des groupes, ubiquité qui, jusqu'à maintenant, a été réservée aux mass-médias (Harvey, 1995 : 138).
En cela, il est une recherche des nouveaux traits de l'ubiquité.
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[3] http://www.toile.qc.ca/
[4] http://www.site-du-jour.com/
[5] http://www.risq.qc.ca
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